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Rencontre

Marie Tučková, artiste tchèque en résidence à la Cité internationale des arts

Nous nous rassemblons pour chanter, pour lutter en tant qu’ensemble. La chanson devient une manifestation.

Marie Tučková est une artiste tchèque basée à Prague. Dans son travail, elle se penche sur la polyphonie et ce qu’elle appelle « la hiérarchie des voix. » Un thème qu'elle explore à la Cité internationale des arts avec le programme de résidences de l'Institut français

Publié le 12/02/2024

5 min

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Marie Tučková
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Marie Tučková
© Dina J. Salem

Enfant, vous faisiez partie du Disman Radio Children’s Ensemble qui proposait à des enfants d’allier performances, musique et formation vocale. Dans quelle mesure cette expérience a-t-elle ensuite influencé votre pratique créative 

Cest difficile à dire. J’ai aussi été influencée par d’autres facteurs. L’ensemble nous a fait découvrir la poésie et nous a appris à enregistrer des sons. Nous produisions nos propres émissions de radio et avions des cours pour apprendre à bien nous exprimer. J’y ai certainement découvert la création artistique. 

L’Église m’a aussi beaucoup influencée, tant positivement que négativement. Nous étions cinq enfants dans ma famille et quand nous étions petits, nous allions tous à l’Église. L’Église, les rassemblements et la chorale étaient des concepts importants pour moi. Je m’intéresse vraiment aux chorales, à ces moments où plusieurs personnes parlent ou lisent en même temps. Je m’intéresse à ce que les voix peuvent faire ensemble. Cependant, le problème c’est la hiérarchie patriarcale de l’Église ainsi que son passé, et malheureusement son présent, de violences et d’abus. 

 

Par le passé, vous avez utilisé un alter ego, Ursula Uwe, pour vous aider à développer votre « empathie et à réfléchir à un problème ou à une situation donnée. » Comment vous a-t-elle aidée et l’utilisez-vous toujours 

Nous ne collaborons plus activement aujourd’hui. J’ai récemment travaillé avec l’artiste et illustratrice Kristina Fingerlandová afin d’écrire, à partir de ce personnage, un livre sur sept sœurs. Ce livre s’inspire de performances que j’ai écrites ces dernières années. Il se base sur des scripts terminés et réécrits l’année dernière sous la forme d’une histoire poétique et mythologique qui raconte le voyage de sept sœurs. 

 

Dans votre travail récent, vous vous êtes penchée sur la polyphonie et l’écoute politique. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? 

Au Dutch Art Institute, j’ai étudié le son et son écriture en lien avec l’histoire et les connexions entre la politique et la création artistique. Grâce à mes lectures et à des rassemblements à l’institut, j’ai découvert mon chemin : critiquer, parler et créer par le biais du son et de la musique. 

Je m’intéresse à la polyphonie pour ses caractéristiques non hiérarchiques. Il y a plusieurs voix et aucune ne prend le dessus. Pour moi, c’était comme ça que les choses et les gens pouvaient exister. Je m’intéresse aussi à la polyphonie en tant que méthode de composition. 

 

Dans votre dernier projet, Wet Scores for Listening, vous explorez la pratique de l’écoute et de ce que vous appelez « la hiérarchie des voix ». Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez eu l’idée de ce projet 

Je réécris des mythes et des histoires, en apprenant la méthode de l’écoute pour la composition et l’écriture. Je travaille sur le thème de la hiérarchie des voix et des sons non hiérarchiques par l’étude constante de la méthode de l’écoute, de la politique et de la poésie. Dans les moments de répit et de silence apparent, nous entendons les voix qui ont été étouffées. 

Je ne pense pas qu’aux chanteurs humains, je pense aux voix plus discrètes, qui peuvent sembler moins importantes. Nous nous rassemblons pour chanter, pour lutter en tant qu’ensemble. La chanson devient une manifestation. 

Il s’agit principalement de compositions polyvocales improvisées et enregistrées. Elles sont le fruit du chant et de la rencontre de plusieurs voix. L’une de ces chansons s’appelle Sirens in Silence. C’est une excuse aux sirènes, qui ont toujours été vues comme des séductrices. Une autre de ces chansons, appelée Wet Scores, est un morceau improvisé et basé sur une marche en rythme à travers la rivière et sur le fait d’être attiré dans l’eau par la pensée, le corps, la voix et le passé. 

Beaucoup de ces chansons sont « mouillées ». Certaines sont plus poétiques et se penchent sur le cycle de la vie. Il y a sept compositions au total. L’une d’elles est une improvisation incroyable d’une harpiste que j’ai rencontrée à Prague, Barbora Váchalová Matějů. Une autre est un morceau pour violoncelle de la compositrice franco-néerlandaise Alexandra Duvekot. Pendant ma résidence, nous avons travaillé avec une harpiste bretonne, Célestine Doedens. 

Un album ouvre et ferme une période de travail. Il permet aussi à d’autres d’écouter ce travail, s’ils le souhaitent. 

Je dessine aussi pour illustrer l’album. Mes dessins portent également le titre de Wet Scores. Le mot score (morceau) en anglais a plusieurs sens, tout comme en tchèque. 

 

Qu’espérez-vous évoquer parmi votre public 

J’espère leur donner l’envie de continuer à résonner. 

 

Comment votre résidence à la Cité Internationale des Arts vous aidera-t-elle à développer ce projet 

Avoir du temps et de l’espace aide beaucoup. Cette résidence va me permettre de me concentrer uniquement sur mon travail. Je travaille sur l’album depuis de nombreuses années et j’essaie de le finaliser depuis que je suis ici. 

 

Sur quoi travaillerez-vous une fois ce projet terminé 

Je crée une performance qui devrait avoir lieu l’année prochaine et je m’entraîne à jouer de la guitare et de la batterie. 

L'institut français, LAB