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Rencontre

Rencontre avec Victor Faye et Julie Basset autour de la Villa Saint-Louis Ndar

Il fallait convoquer le monde à Saint-Louis pour venir voir le Sénégal afin d'y traiter des problématiques universelles.

Créée en 2019 par l’Institut français du Sénégal, avec le soutien de la Fabrique des résidences, la Villa Saint-Louis Ndar a rejoint le prestigieux réseau des Villas culturelles françaises dans le monde. Elle a déjà accueilli près d'une centaine d'artistes d'horizons différents, venus du monde entier. Près de cinq ans après son lancement, Victor Faye, coordinateur de la Villa Saint-Louis Ndar, revient sur l'itinéraire de ce projet, avec Julie Basset, l'une des cheffes reçues dans le cadre de la nouvelle résidence culinaire Waañ Wi créée en 2023. 

Publié le 27/11/2023

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Villa Ndar, Saint-Louis (Sénégal)
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© Adama Douno Sambou

La Villa Saint-Louis Ndar a été inaugurée en 2019. Victor, pouvez-vous revenir avec nous sur la création de ce lieu et son ambition ? Le projet architectural nous semble également mériter quelques mots, si vous voulez bien nous le présenter. 

Nous avons travaillé sur le projet de la Villa Saint-Louis Ndar durant toute l'année 2018. Le soutien de La Fabrique des résidences de l’Institut français Paris a été déterminant pour sa mise en place puisque cet accompagnement nous a permis d'avoir une réflexion autour de l'ancrage du projet sur le territoire. C'est précisément cet aspect qui fait la singularité de chaque résidence à travers le monde : la capacité à déceler le potentiel qu'il y a dans le territoire et façonner une résidence qui répond à ce contexte, qui valorise les ressources présentes. Le patrimoine matériel, immatériel et naturel considérable de Saint-Louis a largement motivé cette création au cœur de la ville. C'est à cet endroit qu'il fallait convoquer le monde pour venir voir le Sénégal afin d'y traiter des problématiques universelles et de proposer des réponses singulières. 

La dimension écologique a toujours été très présente tout au long de nos réflexions sur le développement de la Villa. C’est d'ailleurs pour cette raison que le projet architectural a été soigneusement pensé pour qu’il intègre, dès l’étape de réhabilitation du bâtiment, les nouvelles normes énergétiques et environnementales. Tout d'abord, il fallait maintenir et recycler au maximum la structure et les éléments de l'existant. Ensuite, nous avons privilégié les briques de terre compressées fabriquées au Sénégal, et les autres matériaux qui ont participé à la construction du bâtiment viennent également du Sénégal. Pour la peinture, nous avons eu recours à la chaux,un minéral présent dans ce pays et qui permet aux murs de respirer naturellement tout en étant protégés de lhumidité. Tout le mobilier et les accessoires ont été pensés, ébauchés et fabriqués à partir de matériaux locaux et avec des artisans de Saint-Louis, de Thiès et de Dakar. 

Enfin, tout autour de l'ancien bâtiment, nous avons rajouté une seconde peau de mur en brique de terre afin de favoriser l'isolation thermique et réduire ainsi les transferts de chaleur entre l'extérieur chaud et l'intérieur frais. De plus, la démultiplication des ouvertures favorise une meilleure ventilation et augmente la luminosité du bâtiment. Tout ceci participe à la réduction de la consommation d'énergie. De ce fait, nous garantissons un confort thermique sans nécessité d'avoir recours aux climatiseurs pendant presque neuf mois par an. Comme vous le voyez, la question écologique est pleinement intégrée dans l'ADN de la Villa. 

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Villa Saint-Louis Ndar
© Adama Douno Sambou

Vous êtes coordinateur de la Villa Saint-Louis Ndar. Quel est votre rôle quotidien et comment faites-vous pour insérer cet établissement dans l’écosystème local afin de favoriser le dialogue entre artistes français et africains ? Quel regard portez-vous sur les cinq premières années de la Villa ? 

L'enjeu était de trouver une personne dédiée à l'accueil et à l'accompagnement des artistes, c’est mon travail quotidien. Ce soutien personnalisé est important lorsque l'on arrive dans un pays comme le Sénégal et j'ai été choisi pour faciliter l’accueil des résidents. Ayant grandi au Sénégal, puis travaillé en France, j'ai une expérience dans ces deux pays, qui permet d’entendre et de comprendre les attentes des résidents venus d'ailleurs et ce que les gens d'ici ont envie de leur transmettre. Je dois fournir aux personnes qui arrivent des éléments historiques et culturels, selon les projets et les demandes, puis rencontrer les résidents tous les matins pour réfléchir avec eux à l’évolution et la maturation de leur projet. Mon rôle est de répondre aux questions ou bien de les orienter vers les interlocuteurs qui pourront leur apporter des réponses. Je dirais que ces cinq dernières années ont été assez complexes dans la mesure où la période Covid a cassé l'élan de la Villa et certaines dynamiques en place : il a donc fallu trouver des alternatives pour que les résidents n'aient pas à voyager pour venir ici. À l'heure actuelle, nous avons accueilli une centaine de résidences en cinq ans, toutes disciplines confondues. 

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Victor Faye
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Victor Faye
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Je dirais que ces cinq dernières années ont été assez complexes dans la mesure où la période Covid a cassé l'élan de la Villa et certaines dynamiques en place : il a donc fallu trouver des alternatives.

La Villa Saint-Louis Ndar s’est agrandie en 2023, avec le lancement de la résidence gastronomique WaañWi. De quelle manière a-t-elle été imaginée 

Nous mettons en valeur la pluridisciplinarité donc nous nous sommes dit qu'il fallait que la gastronomie soit représentée dans notre programmation. D'autant plus que nous avons constaté, sur le terrain, un besoin de faire ce travail et avons lancé un partenariat avec Table Pana, une résidence de chefs dédiée à une nouvelle gastronomie africaine à Dakar. Nous avons également collaboré avec Chefs In Africa, une plate-forme qui souhaite raconter l'Afrique autrement par la gastronomie. Nous avons alors pensé qu'il était possible de créer un échange entre des chefs français et des chefs africains pour réfléchir à une nouvelle façon d'aborder la gastronomie dans une dimension artistique et gustative. 

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Villa Saint-Louis Ndar
© Angela Sorbaioli

Julie, vous êtes l’une des premières artistes culinaires à être partie en résidence à Saint-Louis. Pourquoi avez-vous souhaité participer à Waañ Wi et quel était l’objectif en postulant ? 

Je n'ai pas directement postulé à la résidence puisque c'est Nadia Kopogo de Table Pana, qui m'a contactée. Cela tombait parfaitement car je revenais d'Afrique de l'Est, où j'avais passé plus de deux ans surtout en Tanzanie. Quand je suis rentrée en France, l'Afrique me manquait et je n'ai pas hésité une seule seconde à accepter, même si je n'étais jamais allée au Sénégal. J'ai vécu dix jours de résidence, très denses, où j'ai pu expérimenter un programme de visites culturelles et patrimoniales, par l'intermédiaire de Victor et toute l’équipe Table Pana, l’Institut français et les personnalités de Saint-Louis, avant de rencontrer des pêcheurs et de réaliser des sessions créatives. C'était vraiment très intéressant de cuisiner, d'aller faire son marché, et cela me correspondait car je travaille toujours avec des produits locaux. J'en ai profité pour prendre beaucoup d'images car je fais aussi de la photographie et de la vidéo. Je me suis sentie très chanceuse de faire partie de l'aventure. 

 

Comment s'est déroulée la résidence ? Quelles ont été ses grandes étapes ? 

Victor Faye : Le cœur du projet était d'utiliser exclusivement des produits naturels issus de la région de Saint-Louis afin d'inciter des jeunes cuisiniers à les valoriser, et à les proposer dans ces endroits prestigieux perçus comme étant les temples du bon goût et de la bienséance. C'était également une manière de permettre aux tables saint-louisiennes d'avoir l'opportunités de renouveler leur carte en proposant une offre singulière, en cohérence avec l'écosystème local. Ce genre de résidence permet de connaître le besoin qu'il y a sur le territoire, de déconstruire une certaine relation facile à l'alimentation. La majorité des produits utilisés durant cette résidence était ce que l'on considère dans notre langage des produits de pauvres, des produits qu'on a délaissés. Par exemple les chefs ont proposé lors de cette résidence des fonio balls, ketchup huile de palme rouge fumé au bois de baobab - du tartare d’huître et palourde de la mangrove, aux agrumes et sapotille, moringa et herbes frites - du sashimis de thiof, carpaccio végétal, marinade arachide, citron vert et bissap rouge - des Mini ablo moringa, beugueudj (sauce à base de feuilles d'oseille) - des œufs de poissons laqués au caramel de fruits du Sahel - des accras de thiof (mérou) aux épices, sauce vierge mangue et herbes - des choux au mil, praliné d’arachide, chocolat streusel fonio - de la salade de poulpe, gombos vapeur, tomates cerises, sauce tamarin - des cannoli de riz du Walo (partie nord du Sénégal), maïs , croûte de sorgoh, farce de Ndar - des gressins de fonio , coco , fromage de N’Guelakh (ferme communautaire située à 19 km au sud-est de Saint-Louis, qui pratique la permaculture), chocolat. C’est ce que nous avons voulu transformer en quelque chose de très esthétique, de goûtu et d’élaboré. 

Julie Basset : J'ai réellement appris de nouvelles choses et découvert des ingrédients que je ne maîtrisais pas. Ma cuisine est très curieuse, à la fois bistronomique et fusion, donc, lorsque je ne connais pas quelque chose, j'adore le retravailler à ma façon, d'autant que le poisson et les fruits de mer font partie de mes ingrédients préférés. Comme le disait Victor, le Sénégal a un petit manque au niveau de l'hôtellerie et de la restauration donc j'espère que d'autres événements et des collaborations comme ceux-ci continueront à être organisés. C'est très inspirant, car les métiers de bouche et le travail en cuisine ne sont pas du tout valorisés. 

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Julie Basset
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Julie Basset
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J'ai réellement appris de nouvelles choses et découvert des ingrédients que je ne maîtrisais pas.

Julie, vous étiez en résidence avec les chefs Senda Waguena et Omar Ngom. Des projets sont-ils nés dans ce contexte ? 

Au départ, j'étais seulement venue pour cette résidence, mais j'ai souhaité rester au Sénégal pour quelque temps. J'ai revu Omar, qui travaille dans un restaurant gastronomique italien à Dakar, mais nous n'avons pas eu l'occasion de retravailler ensemble à cause de nos agendas. Il se trouve que, pour ma part, à Dakar, je me suis focalisée sur la photo, le dessin et l'aspect créatif de ma vie. J'ai donc pu enchaîner sur une autre résidence, Black Rock, qui est dédiée à l'artistique où j’ai réalisé une mission de consulting culinaire. J’y ai passé deux mois à réaliser du consulting et c'était enrichissant et intense. 

 

Pour conclure, Victor, pouvez-vous nous parler des perspectives futures de la Villa Saint-Louis Ndar, et notamment du réseau de résidences qui doit voir le jour au Sénégal et en Gambie 

C'est l'une de nos grandes perspectives. On sent qu'il y a de plus en plus de demandes et, pour être honnête, je suis moi-même frustré de devoir refuser des candidatures en raison du manque de places. Nous souhaitons donc partir vers la bande littorale de l'Afrique de l'Ouest, vers des villes qui ont les mêmes problématiques que Saint-Louis. Ce littoral, qui s'étire de Nouadhibou jusqu'à Bissau, présente un écosystème et une diversité considérables autour desquels plusieurs sociétés, des cultures et des traditions se sont forgées. On a ainsi imaginé un réseau de résidences qui pourrait évoquer la situation de l'écosystème et les problématiques culturelles pour voir quelles sont les formes de résistance et de résilience actuelles. La création de ce réseau vise à faciliter la mobilité des artistes français ou issus des espaces francophones, dans un territoire qui offre une multitude de ressources très peu explorées en France. 

Pour en savoir plus sur la Villa

L'institut français, LAB