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Théodora Barat présente "Proving Ground/ Ground Zero" à Lille

Les États-Unis représentent une zone de recherches, d'interrogation, de remise en question de l'idéologie moderniste et capitaliste.

Diplômée des Beaux-Arts de Nantes et du Fresnoy, Théodora Barat utilise film, photographie et installation pour la mise en scène de ses projets. Lauréate du programme de soutien à la recherche et à la création décerné en 2021 par l'Institut pour la photographie, elle présente l'installation Proving Ground/ Ground Zero à l'Espace Le Carré de Lille jusqu'au 23 décembre. 

Mis à jour le 19/12/2023

5 min

Image
Théodora Barat
Crédits
© Daniele Molajoli

Votre travail créatif mélange la sculpture, la vidéo, l'installation, ainsi que la photographie. Quelles sont vos principales sources d'inspiration ? 

Je n'ai pas réellement de sources d'inspiration : j'associe surtout mes projets à des enquêtes, impliquant un travail de préparation, de recherches, et de mise en rapport. Tout commence par une intuition première, puis, peu à peu, je tire les fils et je prends conscience des connexions qui peuvent exister. Je revendique cette pluridisciplinarité, car, pour moi, chaque médium va découvrir et s'attacher à une zone de recherche bien précise. C’est la combinaison de ces zones de recherche qui m’intéresse d’appréhender. 

 

Actuellement, vous développez une thèse sur l'empreinte de la recherche nucléaire dans la région des Four Corners aux États-Unis. Comment avez-vous choisi d'aborder ce sujet ? 

Mes projets se créent vraiment par sérendipité. Lors du tournage de Pay-Less Monument, j'ai filmé un vétéran relatant un accident nucléaire arrivé dans le New Jersey dans les années 60. Alors qu'il évoque l’excavation et le transport des terres contaminées, il cale sur le nom du lieu de stockage. Il finit par résumer en disant « dans l’Utah », comme si l’Utah était un dépotoir systématique. 

J'ai donc entamé un long travail de recherche, où j'ai pris conscience du rôle de cet État pendant la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide, et de son imbrication avec le Colorado, l'Arizona et le Nouveau-Mexique, formant ensemble la région des Four Corners. En plus du stockage de déchets radioactifs, cette région s’est, en effet, construite autour des recherches autour de la bombe nucléaire et de l’extraction d’uranium. 

J’exclus tout rapport exotique avec les États-Unis, c'est une relation que j'estime être très intime.

Vous avez été lauréate du programme des Résidences Étant Donnés, organisé par l'Institut français, la Fondation FACE et la Villa Albertine. Le résultat de cette résidence, l'installation Proving Ground / Ground Zero, est à découvrir à l'Espace Le Carré à Lille jusqu'au 23 décembre. Pouvez-vous nous présenter ce projet qui s’articule avec votre thèse ?

Il s'agit d'une thèse de recherche création, qui induit une production artistique, réalisée avec le programme doctoral Radian. Elle comprend deux films – Americum et (Atomic) Four Corners –, des séries photographiques, des sculptures, et donc cette installation.

Le premier film, Americium, est un long métrage, qui s'attache à la question du racisme environnemental, du colonialisme nucléaire en regard à la propagande décrite dans les musées. Il oppose ainsi les récits entre acteurs et victimes. Dans la première partie, je filme les musées, les zones de représentation du nucléaire et les différents sites du tourisme nucléaire. Le discours qui est à l’œuvre valorise la création de la première bombe nucléaire aux États-Unis. Dans la seconde partie, deux femmes s'expriment face caméra : ce sont des downwinders, des victimes des retombées radioactives. Elles parlent des cancers qui ont décimé et décimeront leurs familles de génération en génération. Pour elles, la question n’est pas « est-ce que je vais avoir un cancer ? » mais « quand est-ce que je vais avoir un cancer ?». De plus, au moment du tournage, les habitants du Nouveau-Mexique n’avaient jamais bénéficié du programme de compensation financière. Fort heureusement, depuis la sortie d'Oppenheimer, leur cas a été réétudié.

Le court métrage, (Atomic) Four Corners, est, quant à lui, plus centré sur la manière dont le désert a été considéré, dans une approche coloniale, comme un terrain d'essai ultime. Ce film croise des sites d’extraction minière, de tests miliaires, d’expériences scientifiques, mais également des architectures expérimentales, et des œuvres de Land Art.

L’installation Proving Ground / Ground Zero est un remontage à partir des deux films, présenté sur trois écrans.

 

En 2018, vous aviez déjà travaillé sur les États-Unis dans votre exposition « Learning from New Jersey ». D'où vient votre attrait pour ce pays ? Pensez-vous qu'il s'agisse d'un terrain de recherche et d'exploration particulier ?

Pour des raisons personnelles, c'est un terrain qui m'est très familier. Il a été présent dans ma construction, esthétique et humaine. J'ai grandi avec la vision de ces paysages, de ces échelles. J’exclus tout rapport exotique avec les États-Unis, c'est une relation que j'estime être très intime. J’y suis revenue par le biais de mon travail, car ce pays représente une zone de recherches, d'interrogation, de remise en question de l'idéologie moderniste et capitaliste. C'est un territoire, un pays, qui teste et prolonge cette idéologie sans limite, sans la moindre idée de préservation. C’est une sorte de pure expérimentation. Il y a une dimension annonciatrice, qui révèle les dynamiques à venir du Nord global.

Sur la question du nucléaire, je m'intéresse bien sûr au cas français. Mais, là, j’ai voulu m’attacher au cas premier que sont les États-Unis. Ils sont la matrice du colonialisme nucléaire, à savoir procéder aux tests dans les zones amérindiennes. On retrouve ensuite ce schéma dans les autres nations nucléaires comme lorsque la France a réalisé ses tests en Algérie et en Polynésie française.

Je m'intéresse aux rapports de domination qui se lisent, en filigrane, dans le paysage, et à la manière dont un territoire est subordonné, exploité, utilisé par un autre.

La transformation du paysage par l'activité et les constructions humaines sont des éléments centraux de votre travail. On retrouve cette préoccupation dans les travaux que vous avez menés à la Villa Médicis à Rome ou encore à Hong-Kong (le film Off Power, 2021). Comment expliquez-vous cela ? Qu'est-ce qui vous attire dans les environnements urbains ? 

J'ai grandi en Seine-Saint-Denis et j'ai ressenti dans ma chair le rapport d'exploitation du territoire. Je m'intéresse aux rapports de domination qui se lisent, en filigrane, dans le paysage, et à la manière dont un territoire est subordonné, exploité, utilisé par un autre.

À Hong Kong, j’ai interrogé les liens de subordination entre l’Île de Hong Kong et les Nouveaux Territoires. À la Villa Médicis, je me suis attachée à cette zone incertaine qu’est la périphérie. En somme, je tente de proposer une lecture politique du paysage, de révéler ce que les constructions, les architectures et les infrastructures sous-tendent en terme politique. 

 

Avez-vous déjà de nouvelles idées d'installations ou de recherches dont vous voudriez nous faire part ? 

Toujours en lien avec le nucléaire, je suis en train d’échafauder un nouveau projet autour de l’énergie nucléaire et du premier réacteur mis au point par Enrico Fermi à l’Université de Chicago en décembre 1942. Je m’intéresse particulièrement au récit qui en est fait, notamment par le biais des monuments. Ce projet soulèvera donc les questions de représentations historiques, et interrogera la sculpture comment vecteur politique.

L'Institut français

Théodora Barat a été lauréate du Fonds Etant donnés pour l'art contemporain. 

Coordonné par les services culturels de l’Ambassade de France aux Etats-Unis et la FACE Foundation, le ministère de la Culture et l’Institut français, Etant donnés est un programme de soutien aux projets de coopérations artistiques entre les Etats-Unis et la France. 

En savoir + sur le programme Etant donnés 

L'institut français, LAB