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Le lauréat de la Villa Kujoyama et musicien Krikor Kouchian a bénéficié de deux temps de recherche cet automne. Après avoir séjourné à Kumamoto, il a passé une semaine à la Fondation Vasarely, à Aix-en-Provence, du 9 au 16 novembre 2025. L’accueil dont il a profité s’inscrit dans le cadre du programme de post-résidences de la Villa Kujoyama, qui s’élargit à travers ce partenariat entre les deux villes.
Dans cet entretien, Krikor Kouchian évoque l’impact de ces différentes résidences sur l’évolution de son travail, mais aussi son affection pour le Japon et les nombreuses collaborations qui ont découlé de ses périodes de recherches.
Compositeur et musicien autodidacte depuis 25 ans, vous avez été lauréat de la Villa Kujoyama en 2021. Comment cette expérience a-t-elle influencé votre manière de concevoir la musique et le rapport entre son, espace et culture ?
La Villa Kujoyama a été un passage important pour moi. J’y ai vécu une expérience longue, ponctuée de retours en post-résidence et de multiples invitations, notamment pendant la période du Covid où le Japon était presque vidé de ses touristes. Cette situation particulière a facilité les rencontres, les échanges, et m’a permis de vivre Kyoto d’une manière très intime. Être coupé de mes habitudes m’a réellement fait avancer dans mon travail. À la Villa, puis ensuite lors de ma résidence de recherche à l’Université des arts de Kyoto, j’ai participé aux « jeudis de la Villa », un format imaginé par Adèle Fremolle (ndlr : Directrice de la Villa Kujoyama), des événements cycliques, ouverts, où l’échange avec des artistes extérieurs nourrit la création. Ces rencontres ont été déterminantes : elles ont déclenché de nouvelles collaborations, notamment avec Teddy Sanches et Johan Després, et ont fini par aboutir, lors de ma post-résidence en 2025, à un album et à de nouvelles performances. La Villa a fonctionné comme une réaction en chaîne. Mais cela tient aussi à ce que chacun y apporte : si l’on s’y enferme, rien ne se passe. Si l’on s’ouvre, c’est un lieu d’une générosité incroyable, où l’on peut se nourrir par l’échange.
Vos compositions se situent à la frontière entre musique électronique, design sonore et art visuel. Comment avez-vous développé ce langage au Japon, où la perception du son est souvent liée à l’environnement et au silence ?
On associe souvent le Japon au silence, mais c’est en partie un mythe. Le Japon est en réalité un pays très sonore : chaque geste du quotidien est accompagné d’un signal, d’une voix enregistrée, d’une petite mélodie, du distributeur automatique aux trains, en passant par les épiceries. Il y a un bruit ambiant permanent, mais un bruit doux, organisé, jamais agressif comme il peut l’être dans les villes européennes. Ce paysage sonore, fait de couches, de textures et de signaux, est profondément musical. Je pense même que c’est l’une des raisons pour lesquelles la scène expérimentale et noise japonaise est si forte : on grandit dans un environnement riche en sons, déjà presque composé. Pour moi, travailler au Japon a été extrêmement inspirant. Et comme j’aimais déjà profondément ce pays avant même la résidence, j’étais sans doute prêt à accueillir cette influence.
Votre récente post-résidence à Kumamoto prolonge ce projet entamé à Kyoto, kunio no Tamashii. Qu’est-ce que cette étape a apporté à votre recherche artistique, sur le plan sonore comme humain ?
Ma post-résidence à Kumamoto a prolongé de manière très naturelle le travail amorcé à Kyoto : elle m’a permis d’approfondir un fil artistique commencé en 2021, basé sur la mémoire, l’empreinte sonore et les rencontres. Depuis ma première résidence, j’avais tissé des liens forts avec le lieu de création Soto et les membres du groupe Kukangendai. Cette nouvelle étape a enfin rendu possible ce dont nous parlions depuis longtemps : enregistrer un album ensemble, chez eux, puis le produire à la Villa. J’ai d’ailleurs collaboré avec l’artiste parisien Timothée Comte, dont un tableau a servi de base à la pochette, un clin d’œil assumé aux albums shoegaze des années 90. C’était une résidence de production, donc avec l’objectif concret d’un objet fini : un disque qui existe désormais, nourri de ces collaborations et de cette énergie collective. Le projet s’est ensuite prolongé grâce à la résidence Kumamoto-Aix-en-Provence, où j’ai pu élargir ma recherche au fil de captations de terrain, de performances, d’enregistrements, mais aussi d’un travail sur les « empreintes sonores » des lieux, en réalisant des réverbérations à impulsion de tous les espaces, à la Villa, à Kumamoto et à Aix. Ces traces acoustiques tissent un lien très fort entre les différents volets du projet.
Vous avez enchaîné par une post-résidence à Aix-en-Provence pour une nouvelle phase du projet, à la Fondation Vasarely. Comment ce lieu, emblématique du dialogue entre art et technologie, entre en résonance avec votre démarche ?
La Fondation Vasarely est un lieu que j’aime beaucoup, mais qui impose une vraie exigence : ses volumes monumentaux et ses œuvres envahissent l’espace, rendant difficile toute intervention qui ne ferait pas corps avec l’architecture. Pour cette nouvelle phase du projet, j’ai choisi d’intégrer cette présence en travaillant à partir des pièces, des huit alvéoles, dont j’ai capté les réverbérations acoustiques, et en adaptant mes performances et ateliers à l’identité du lieu. J’appréhendais beaucoup la question du son, tant l’espace est massif, mais après plusieurs tests, l’alvéole des tapisseries s’est révélée idéale : acoustiquement juste, visuellement inspirante. J’ai ajusté mes montages vidéo pour qu’ils dialoguent avec les œuvres sans les écraser, créant une continuité plutôt qu’un contraste. D’ailleurs, les images tournées au Japon, souvent très tournées vers la nature, se sont mises à résonner avec le graphisme industriel, presque froid, de la Fondation. J’étais très heureux que les choses fonctionnent aussi bien.
Ce partenariat entre la Villa Kujoyama, Kumamoto et Aix-en-Provence met en lumière un dialogue franco-japonais autour de la création contemporaine. Comment percevez-vous cette circulation des idées et des sons entre les deux cultures ?
Depuis ma résidence à la Villa Kujoyama en 2021, j’ai tissé de nombreux liens avec des artistes et musiciens japonais, liens qui ont donné lieu à des collaborations, des performances, des disques, et qui se renforcent aujourd’hui grâce aux résidences de Kumamoto et d’Aix-en-Provence. Ce qui rend ces programmes si précieux, c’est qu’ils ne se limitent pas à offrir un espace de travail : ils facilitent l’accès à des scènes locales, à des artistes qu’on ne rencontrerait pas autrement, à des réseaux que l’on mettrait des années à approcher seul. Les équipes de la Villa, comme celles de Kumamoto ou d’Aix, jouent ce rôle de passeurs : elles connaissent les lieux, les artisans, les communautés artistiques, et créent les conditions parfaites pour que les échanges soient réels. Et puis il y a aussi les co-résidents. Quand des affinités se créent, cela peut donner naissance à de nouveaux projets. C’est quelque chose que j’ai adoré : en 2021 comme cette année, j’ai rencontré des artistes formidables. On a monté des projets, fait des performances ensemble.On a monté des projets, fait des performances ensemble. Avec Alexandru Balgiu et Céline Pelcé à l’époque, avec Martin Planchaud et Domitille Martin cette année… Il y a eu plein de moments comme ça. Sans la Villa, tout cela n’existerait pas. Il n’y aurait pas ces rencontres entre des personnes très différentes, travaillant dans des médiums parfois très éloignés.
Après ce cycle de résidences et de collaborations, quelles perspectives s’ouvrent pour vous ? Travaillez-vous déjà sur une nouvelle pièce ou un projet d’installation inspiré de ces échanges ?
Dans la continuité de la Villa Kujoyama et de la résidence croisée Kumamoto-Aix-en-Provence, je suis en train de finaliser un nouvel album, davantage orienté ambient. Je poursuis aussi un projet qui me tient particulièrement à cœur : réunir l’ensemble des reverbs architecturales que j’ai enregistrées ces dernières années. J’avais pris les empreintes acoustiques de la Villa Kujoyama en 2021, celles de Kumamoto en septembre, et tout récemment celles de la Fondation Vasarely. Désormais, tout s’articule : cela crée un lien sonore très fort entre Kyoto, Kumamoto et Aix-en-Provence. L’idée est d’en faire un outil accessible au public, où chacun pourra télécharger ces reverbs et les utiliser pour faire résonner n’importe quel son comme s’il se déroulait dans une pièce de la Villa Kujoyama, dans un onsen de Kumamoto ou dans une alvéole de la Fondation Vasarely. J’ai aussi plusieurs autres projets en cours. Je dois notamment terminer un album enregistré avec l’artiste indonésien Baur à Jakarta juste après ma résidence. Et je reviens également d’un projet à Osaka, ce qui a nourri de nouvelles pistes pour la suite.
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