Mohamed El Khatib, en tournée avec l’Institut français
Publié le 28 avril 2025
Nommé aux Molières 2025 dans la catégorie “auteur francophone vivant”, le dramaturge Mohamed El Khatib rentre d’une tournée en Amérique Latine, soutenue par le programme IF Export de l’Institut français, avec sa dernière création, La Vie secrète des vieux. Alors qu’une rétrospective consacrée à son travail va avoir lieu du 13 au 29 juin au Grand Palais, il nous raconte ses souvenirs de tournée, les réactions du public à l’étranger, mais aussi son rapport à l’international.
L'œuvre est d’abord au service des personnes, elle reste un prétexte pour que les gens se rencontrent et vivent des expériences : il ne faut pas exclure une partie du public.
Créé à Bruxelles au Théâtre National Wallonie-Bruxelles dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts et présenté lors du dernier festival d’Avignon, votre spectacle documentaire La Vie secrète des vieux met en scène sept interprètes non-professionnels de plus de 75 ans et explore l’amour et le désir à un âge avancé. Comment est né ce projet ?
Ce projet est né après un travail en Ehpad, où j’avais pu avoir des discussions et notamment un échange avec une vieille dame, qui m’avait parlé de son histoire d’amour. À ce moment-là, j’avais eu ce mauvais réflexe d’artiste, qui me faisait me concentrer sur la perte de la mémoire, de l’autonomie et la déchéance sans interroger le présent, l’avenir et le désir. Cette conversation m’a beaucoup touché, tout en provoquant une petite gêne chez moi et j’ai commencé à m’interroger sur la question de l’amour et de la sexualité chez les personnes âgées, et surtout sur le tabou qu’elle suscite. C’est comme ça que j’ai rencontré des seniors un peu partout en France et en Belgique pour parler d’amour et de désir après 75 ans.
Vous collaborez régulièrement avec des interprètes amateurs. Quelles sont les raisons de ce choix ?
C’est quelque chose qui s’est fait spontanément et qui s’est imposé au fil des rencontres. Ma première pièce était sur ma mère et, à l’époque, ça n’avait pas de sens de la remplacer. Puis, j’ai réalisé une autre pièce, Moi, Corinne Dadat, avec une femme de ménage et là encore, j’avais envie que les gens la rencontrent et qu’elle ne soit pas jouée par quelqu’un d’autre. Je voulais que ces experts de leurs vies soient eux-mêmes sur scène pour raconter leur histoire : je trouvais qu’il y avait un geste démocratique de partager l’espace scénique afin qu’on puisse voir des corps et des voix que l’on n’a pas l’habitude d’entendre et de voir sur scène.
Alors qu’en France, les spectateurs sont un peu timorés, au sens où la question du corps est toujours taboue, en Amérique Latine, il y a tout de suite une joie communicative.
Vous revenez d’une tournée de plusieurs dates au Chili et au Brésil, avec l’appui du programme IF Export. Comment se sont déroulées les représentations et quelles ont été les réactions du public ?
Alors qu’en France, les spectateurs sont un peu timorés, au sens où la question du corps est toujours taboue, en Amérique Latine, il y a tout de suite une joie communicative. Les gens réagissent beaucoup pendant la pièce, se lèvent ou interviennent parfois, ce qui crée une énergie très libre, une identification directe. À la fin, les salles sont debout, comme en France, mais c’est plus joyeux à l’étranger. Au Chili et au Brésil, il y avait quelque chose d’extrêmement chaleureux, de vivant. Par exemple, lors d’une scène où Sali, l’une des protagonistes, danse, les gens se sont levés pour danser avec elle au Brésil. Pour moi, cela vient de la liberté du rapport au corps, mais aussi d’une appréhension de la vieillesse différente là-bas, où des solutions familiales s’inventent pour s’occuper des personnes âgées.
Que vous apportent ces collaborations à l’international ? Est-ce que cela nourrit votre travail ?
Ce spectacle est franco-belge, ce qui représente déjà un étranger de proximité : par exemple, en Belgique, on a le droit de mourir dans la dignité et le rapport à la vieillesse est complètement différent. Il se trouve que la moitié du casting est belge et cela permet une liberté de ton et de parole, que je n’ai pas tout à fait trouvé en France. C’est une différence culturelle que l’on peut retrouver en Amérique Latine ou au Maghreb, que j’ai pu également ressentir au Mexique dans le rapport au corps, à la vieillesse et à la mort. J’ai beaucoup tourné à l’international, notamment avec l’Institut français, et j’aime observer la façon dont, d’un pays à l’autre, la pièce fait écho ou non. Il y a environ deux ou trois ans, j’ai décidé que je n’irais plus à l’étranger pour des raisons écologiques, mais lorsque j’ai appelé mon interlocuteur à Sao Paulo pour lui dire qu’on n’allait pas faire la pièce là-bas, j’ai finalement changé d’avis. Même s’il respectait ma considération écologique, il m’a expliqué que couper des échanges internationaux revenait à isoler le pays, le priver des relations et des échanges artistiques, politiques et philosophiques, dans un moment difficile où l’extrême droite était au pouvoir. Nous avons donc décidé de maintenir les liens avec les pays étrangers au sein desquels nous avions déjà travaillé comme le Chili, le Brésil et l’Argentine. J’essaie maintenant de garder cette fidélité, de l’entretenir et de la nourrir.
J’ai beaucoup tourné à l’international, notamment avec l’Institut français, et j’aime observer la façon dont, d’un pays à l’autre, la pièce fait écho ou non.
Également avec le soutien d’IF Export, plusieurs dates sont prévues au Royaume-Uni à partir du mois de juin. Un « relax mode » sera notamment proposé à destination des publics fragilisés, isolés et en situation de handicap. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Si vous allez au Brésil ou au Chili, vous pouvez constater que le “relax mode” est permanent : il n’y a besoin de séances spéciales, les gens peuvent manger, parler, sortir et revenir. Là-bas, c’est accepté et nous ne sommes pas dans une sacralité du théâtre, une volonté de silence absolu, ce qui autorise tout le monde à venir, notamment les publics fragiles. Les dispositifs “relax mode” peuvent être une excellente porte d’entrée pour toucher des gens qui ne s’autorisent pas à venir parce qu’ils ont peur de déranger et, même si c’est un vrai geste d’inclusion, une formidable étape, il est indispensable d’aller au bout du processus. J’aimerais que ces dispositifs se généralisent, il faudrait aller plus loin et faire que toutes les séances soient ouvertes à tous les publics. L'œuvre, aussi puissante soit-elle, est d’abord au service des personnes, elle reste un prétexte pour que les gens se rencontrent et vivent des expériences : il ne faut pas exclure une partie du public de ces spectacles.
Parmi vos autres actualités, vous présenterez Le Grand palais de ma mère dans la Nef du Grand Palais du 13 au 29 juin 2025. Quelle forme va prendre cette rétrospective de votre œuvre, qui coïncide avec la réouverture totale du Grand Palais ?
Pour moi, c’est un magnifique rendez-vous car c’est l’occasion de fêter dix ans de création, à l’invitation du Centre Pompidou et du Grand Palais. Cela me permet de faire quelque chose qui reste réservé aux plasticiens, c’est-à-dire revisiter l’ensemble de l'œuvre de ces dernières années. Concrètement, je vais pouvoir y présenter trois expositions, des performances et des spectacles du répertoire depuis le tout premier spectacle jusqu’à aujourd’hui, La Vie secrète des vieux. C’est une chance de pouvoir investir un lieu du patrimoine et de le rendre vivant.
A propos d'IF Export
IF Export accompagne à l’international les créateurs et partenaires culturels français ou basés en France, pour des projets de diffusion, de coopération ou de présence au sein de grandes manifestations prescriptrices.
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