Rencontre avec Arthur Nauzyciel, metteur en scène et directeur du Théâtre National de Bretagne
Publié le 17 février 2026
Après une tournée en Chine où il a présenté Les Paravents de Jean Genet et Mes Frères de Pascal Rambert, avec le soutien du programme IF Export (rebaptisé PIDA en 2026) de l'Institut français, Arthur Nauzyciel revient sur la réception de son travail par le public chinois et sur les enjeux de cette expérience artistique à l’international. Directeur du Théâtre National de Bretagne, il évoque aussi le festival TNB et le parcours Crossings 2025, consacré à la création adaptée, ainsi que l’accueil de professionnels internationaux dans le cadre du partenariat entre l’Institut français et la Métropole de Rennes, destiné à soutenir la découverte et la circulation à l’étranger de la création contemporaine française.
Vous avez présenté Les Paravents de Jean Genet et Mes Frères de Pascal Rambert en Chine, avec l’appui du programme IF Export de l’Institut français. Qu’est-ce qui vous a donné envie de montrer ces créations dans ce pays en particulier, et qu’attendiez-vous de cette rencontre avec le public chinois ?
Ce projet est né d’un temps long de rencontres et de dialogues, amorcé au Festival d’Avignon grâce à l’accompagnement de l’Institut français et du programme IF Export. Ces premiers échanges avec des partenaires chinois très différents, allant de grands réseaux de salles privées à des institutions de répertoire, ont progressivement fait émerger une envie commune de travailler ensemble, avant même que le choix des oeuvres ne soit arrêté.
Cette coopération s’est construite par une réelle interconnaissance, d’une part avec la venue d’une délégation du Théâtre de l’art du peuple de Pékin au Théâtre National de Bretagne, et d’autre part par plusieurs voyages de prospection en Chine par moi-même et la directrice déléguée au projet et à la programmation au TNB, Anne Cuisset.
Au coeur de ce processus, la curatrice et dramaturge Jing Wang a joué un rôle décisif. Véritable passeuse entre les scènes française et chinoise, et introduisant mon travail pour la première fois en Chine, Jing Wang désirait aussi présenter l’un des spectacles les plus emblématiques et marquant de mon parcours : Les Paravents. Elle a accompagné la réflexion artistique et stratégique, en tenant compte des réalités locales, notamment des enjeux de censure. Le choix des spectacles s’est par la suite construit à partir des attentes et des contraintes des partenaires chinois eux-mêmes, dans un dialogue de confiance.
Si Les Paravents ont d’abord suscité des réserves, notamment en raison du profil de l’auteur, le Théâtre de l’art du peuple de Pékin a défendu avec détermination leur présentation, mobilisant le monde universitaire pour faire reconnaître l’importance de Genet dans l’histoire théâtrale mondiale. Cet engagement fort a permis d’inscrire la pièce dans le cadre d’un festival consacré aux oeuvres internationales, au sein d’une institution emblématique du théâtre chinois.
Au-delà de l’enjeu de diffusion, cette rencontre avec le public chinois était attendue comme une véritable expérience artistique. Présenter Les Paravents hors de leur contexte historique franco-algérien a ouvert de nouvelles lectures : la pièce s’est révélée comme une oeuvre sur la guerre au sens universel, portée par une dimension rituelle et cérémonielle qui a trouvé une résonance particulièrement forte en Chine. La qualité d’écoute du public, face à une oeuvre exigeante et inédite, a profondément marqué les artistes.
Confronter une oeuvre à un autre territoire transforme le spectacle lui-même : certaines répliques résonnent différemment. Cette vibration nouvelle nourrit le jeu, la mise en scène et le sens. C’est dans cet écart, qu’il soit géographique, culturel ou symbolique, que se joue, pour le metteur en scène, l’une des expériences les plus fécondes du travail à l’international.
Comment s’est déroulée cette tournée sur le terrain ? Avez-vous perçu des réactions, des émotions ou des interprétations spécifiques de la part du public chinois face à l’oeuvre de Genet ?
Ce qui m’a frappé dès les premières représentations, c’est la curiosité et l’intensité de l’engagement du public chinois, particulièrement informé, qui connaît l’histoire du théâtre européen et se prépare activement à la représentation. Cette attention se manifestait aussi bien dans la salle qu’en dehors, notamment à travers de longs textes critiques publiés sur les réseaux sociaux chinois, témoignant d’une réception fine et approfondie de l’oeuvre.
Autour des Paravents, certains spectateurs sont même allés jusqu’à traduire et mettre en ligne le texte en chinois, afin de le partager avec d’autres futurs spectateurs et de leur permettre de s’affranchir des surtitres. Ce geste, à la fois généreux et révélateur, dit beaucoup de la manière dont l’oeuvre a été investie.
La rencontre s’est également prolongée autour de la fabrication du spectacle. De jeunes architectes, designers ou scénographes ont exprimé un vif intérêt pour le décor et les choix esthétiques, allant jusqu’à demander à le découvrir en amont de la représentation. Cette curiosité pour tous les aspects du travail a été l’un des marqueurs forts de la tournée.
Ce qui m’a frappé dès les premières représentations, c’est la curiosité et l’intensité de l’engagement du public chinois, particulièrement informé, qui connaît l’histoire du théâtre européen et se prépare activement à la représentation.
Du côté des équipes locales, l’implication a été tout aussi remarquable. À Pékin, le décor a été entièrement reconstruit sur place, signe d’un engagement profond dans l’accueil du spectacle. Ces échanges, parfois complexes en raison des différences culturelles et des méthodes de travail, se sont révélés extrêmement féconds.
Au-delà des réactions émotionnelles, ce qui s’est joué relevait d’un véritable dialogue artistique. Le public semblait particulièrement réceptif à des oeuvres abordant frontalement des questions sensibles et à des formes esthétiques radicales. Cette expérience a confirmé combien, à l’international, l’audace formelle et la singularité des gestes artistiques constituent un moteur essentiel de la rencontre.
Quels ont été les enjeux artistiques, logistiques et culturels de votre déplacement ? En quoi le soutien de l’Institut français de Chine a-t-il été déterminant ?
Le soutien de l’Institut français de Chine a été déterminant à tous les niveaux. Grâce à l’accompagnement d’Aude Urcun Brunel (attachée culturelle à Pékin) et de Yanan Hu (Chargée de mission spectacle vivant), le projet a bénéficié de mises en relation ciblées avec les partenaires locaux et d’une compréhension fine des équilibres institutionnels et culturels.
Au-delà du conseil artistique et diplomatique, l’Institut français a permis d’inscrire cette collaboration dans une perspective durable, en multipliant les échanges et les rencontres, et en favorisant un dialogue au long cours avec les institutions chinoises.
Le soutien logistique et financier a également été décisif, puisque cette tournée impliquait le déplacement de deux spectacles, Les Paravents et Mes Frères, de Pékin à Wuzhen. Près de quarante personnes ont été mobilisées, mettant en étroite relation les équipes françaises et chinoises, notamment sur la production (mise en oeuvre du projet, logistique et visas) et sur la technique (implantation et reconstruction de décors sur place).
Cette expérience a confirmé combien, à l’international, l’audace formelle et la singularité des gestes artistiques constituent un moteur essentiel de la rencontre.
En tant que directeur du Théâtre National de Bretagne, vous êtes à la tête du Festival TNB dont le temps fort Crossings, qui a eu lieu du 19 au 22 novembre 2025. Pourquoi avoir consacré cette édition à la création adaptée, pensée pour renforcer la visibilité des artistes en situation de handicap, et comment cette thématique résonne-t-elle avec vos engagements artistiques ?
Crossings a été conçu comme un espace de circulation entre les artistes français et les scènes internationales, au sein du Théâtre National de Bretagne. L’enjeu est de favoriser la visibilité des artistes programmés pendant le Festival TNB et de créer des rencontres durables avec des programmateurs et des partenaires internationaux.
Cette approche prolonge mon propre parcours, largement marqué par le travail à l’international. La création à l’étranger, le croisement des langues et des cultures constituent pour moi un véritable mode de travail, qui nourrit et régénère le langage artistique. Cette dimension irrigue l’ensemble du projet du TNB, de la programmation à la formation. Sur ce principe, chaque édition du Festival TNB donne une opportunité de formation et d’échanges à destination de jeunes artistes et étudiants en écoles d’art, venus de France et d’Europe en les associant à des workshops et des rencontres auprès d’artistes confirmés.
La création adaptée s’inscrit naturellement dans cette logique. Elle traverse le projet artistique et pédagogique du théâtre, notamment à travers le travail mené avec Madeleine Louarn et la troupe Catalyse, intégrée à la formation des élèves de l’Ecole du TNB. La création adaptée a toujours été très présente dans nos saisons, mais consacrer une édition de Crossings à cette thématique permettait d’en renforcer la visibilité, de dialoguer avec des partenaires internationaux déjà engagés sur ces enjeux et d’affirmer que la création adaptée relève avant tout d’un enjeu artistique, porté par des regards et des formes qui renouvellent profondément la scène contemporaine.
Le festival accueillait une quinzaine de professionnels internationaux invités dans le cadre du partenariat entre l’Institut français et la Métropole de Rennes. Quel rôle joue Crossings dans la visibilité internationale des artistes français ?
Le rôle de Crossings dans la visibilité internationale des artistes français s’inscrit avant tout dans un travail de long terme. Le festival crée des conditions concrètes de rencontre entre artistes et professionnels internationaux, à travers des temps dédiés autour des spectacles, mais aussi des réunions de réseau, des rencontres de networking et des conférences bilingues.
Cette dynamique, menée en partenariat avec l’Institut français et Rennes Métropole, vise à favoriser la circulation des oeuvres et des idées, et à accompagner le développement international d’artistes, souvent associés au projet du théâtre.
Si les effets sont parfois difficiles à quantifier, certaines trajectoires montrent que la présentation d’un travail à Crossings peut constituer un déclencheur dans un parcours international. Plus complexe dans le champ du théâtre que dans celui de la danse, cette visibilité repose sur la capacité du festival à provoquer des rencontres décisives, dont les effets se déploient bien au-delà du temps de l’événement.
Le TNB s’est progressivement imposé comme un lieu capable de faire voyager des spectacles de grande ampleur, notamment en Asie, tout en maintenant une forte exigence artistique dans sa programmation à Rennes.
Entre la circulation de vos propres oeuvres à l’étranger et l’accueil de programmateurs internationaux à Rennes, comment percevez-vous aujourd’hui la place du TNB et du spectacle vivant français dans les échanges culturels internationaux ?
L’international a toujours été dans mon projet au Théâtre National de Bretagne depuis mon arrivée en 2017, à travers la diffusion des oeuvres à l’étranger, l’accueil de programmateurs et d’artistes internationaux, et un travail constant de circulation tout au long de la saison. Le TNB s’est progressivement imposé comme un lieu capable de faire voyager des spectacles de grande ampleur, notamment en Asie, tout en maintenant une forte exigence artistique dans sa programmation à Rennes.
Cette dynamique repose sur un double mouvement : accompagner la circulation des créations françaises à l’international et accueillir des artistes et des compagnies étrangères aux écritures singulières. Le théâtre se pense ainsi comme une plateforme d’échanges fondée sur la confiance et la durée, plutôt que comme une simple vitrine. Cette notion est aussi structurante dans le projet pédagogique de l’Ecole du TNB puisque nous tissons des relations durables avec des écoles d’art dans toute l’Europe et au-delà. Nous accueillons des élèves stagiaires étrangers et nous organisons des séjours individuels d’études de 3 mois pour nos étudiants au cours de la 3ème année. Du Bird Theater à Shizuoka au Japon jusqu’à la Qschool au Nigéria, chaque élève est accompagné personnellement dans l’élaboration de son projet, parmi 20 pays et 20 structures partenaires.
Plus largement, cette expérience interroge la place du spectacle vivant français dans les échanges culturels internationaux. Le modèle du théâtre public, spécifique à la France, permet de développer un théâtre de recherche à grande échelle, fondé sur la prise de risque, l’audace formelle et la diversité des propositions. C’est ce savoir-faire singulier qu’il convient aujourd’hui de défendre et de valoriser à l’international, notamment à travers l’action de l’Institut français.
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