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Cinéma

Alex Moussa Sawadogo

Montrer une nouvelle génération de cinéastes africains encore méconnus en France

Créateur du festival Afrikamera à Berlin, initiateur de Ouaga Film Lab – laboratoire de développement et de coproduction cinématographique au Burkina Faso –, également attaché artistique du Festival des films d'Afrique de Lausanne, Alex Moussa œuvre, depuis plus de dix ans, à la promotion du cinéma africain. Il participe actuellement en tant qu’expert cinéma à la construction de la Saison Africa2020, qui s’ouvrira en juin prochain en France.

Mis à jour le 03/12/2019

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Alex Moussa
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Vous avez rejoint l’équipe de la Saison Africa2020, à l’invitation de sa commissaire, N’Goné Fall. Quelles étaient vos motivations ?

Ma première source de motivation est de pouvoir montrer une nouvelle génération de créateurs africains encore mal connue en France. Nous sommes fiers d'avoir des références marquantes comme le réalisateur burkinabé Idrissa Ouedraogo ou le cinéaste malien Souleymane Cissé, mais aujourd'hui, une nouvelle génération de cinéastes existe et brise les tabous du continent africain. Or ces artistes ont besoin du soutien du public et des institutions européennes. Ils veulent aussi être considérés comme des réalisateurs à part entière, pas seulement comme des cinéastes africains et jeunes. J'espère apporter ma contribution à cette nouvelle vague.

 

Qu'est-ce qui caractérise cette nouvelle génération de cinéastes ?

Il s'agit d'une génération qui s'adapte à la réalité actuelle du cinéma africain où il y a beaucoup moins de financements, mais où les moyens de production sont plus légers, grâce à l'arrivée du numérique. Les cinéastes africains s'organisent en collectifs pour réaliser leur projet sans attendre le feu vert d'un investisseur. Cette dynamique a permis l'émergence de poches de création un peu partout sur le continent africain : Madagascar s'appuie sur un très bon cinéma d'animation, la République démocratique du Congo  trouve un second souffle grâce au documentaire, et l'Afrique du Sud et le Rwanda disposent d'un vivier important de jeunes talents. Chaque cinématographie essaie ainsi de faire avec des moyens réduits pour se construire une identité et faire naître quelques pépites.

 

Le succès récent d’Atlantique de Mati Diop, Grand Prix au Festival de Cannes 2019, constitue-t-il un exemple à suivre ?

La réussite d'Atlantique est intéressante dans la mesure où elle met en valeur un processus nouveau. Beaucoup de cinéastes africains ont tendance à penser qu'il suffit d'une caméra pour faire un film. Or, comme le disait Idrissa Ouedraogo, le cinéma est « art et technique » : il est essentiel de maîtriser tout un processus pour aboutir à un grand film.

Mati Diop a entamé son projet en 2012, au sein du laboratoire Open Doors du Festival international du film de Locarno en Suisse. Elle s'est ensuite donnée du temps et des moyens pour réaliser ce film d'envergure. Son exemple en est un parmi d’autres, car je pense aussi à Joël Karekezi, cinéaste rwandais qui a obtenu L'Étalon d'Or de Yennenga du Fespaco 2019 pour son film La Miséricorde de la Jungle, qui avait également été incubé à Open Doors à Locarno et à la Fabrique Cinéma de l’Institut français à Cannes en 2013. On pourrait aussi citer le réalisateur et scénariste tunisien Mohamed Ben Attia qui est passé par l'atelier Sud Écriture de Dora Bouchoucha avant d'obtenir un prix à la Berlinale pour Hedi, un vent de Liberté en 2016. Ces parcours montrent que la façon de faire des films a changé : il faut passer par des laboratoires, des résidences et bénéficier de l'aide de producteurs chevronnés pour aboutir à des œuvres fortes.

« C'est une génération profondément africaine qui ne veut pas être enfermée dans des enjeux locaux et tient à dire quelque chose du monde moderne. »

Que nous racontent ces cinéastes d’aujourd’hui ?

Les cinéastes veulent donner une résonance universelle aux histoires qui tourmentent leur continent. Quand une réalisatrice comme Hinde Boujemaa filme, dans Noura rêve (2019), la situation d'une femme tunisienne tiraillée entre l'éducation de ses enfants, son mari violent et la religion, elle part d'une histoire ancrée dans le monde arabe pour évoquer la condition féminine en général. De la même façon, la guerre que filme Joël Karekezi est située en Afrique, mais renvoie à d'autres conflits actuels. C'est une génération profondément africaine qui ne veut pas être enfermée dans des enjeux locaux et tient à dire quelque chose du monde moderne.

 

Comment ces films sont-ils perçus en Afrique, et en France ?

Sur le continent africain, un nouveau public émerge. Il partage les mêmes références que les cinéastes actuels. Cet effet miroir permet aux films d'être bien reçus par les spectateurs locaux. En France, par contre, on a parfois tendance à considérer le cinéma africain uniquement sous l'angle de la francophonie. Il existe pourtant une création massive et passionnante du côté de l'Afrique lusophone ou anglophone. On parle peu, par exemple, de cinéastes prolifiques comme le Sud-Africain Jahmil X.T. Qubeka ou le Soudanais Hajooj Kuka. Il me semble donc important que les producteurs et distributeurs français regardent au-delà de l'Afrique sub-saharienne francophone.

 

Comment la Saison Africa2020 se construit-elle ?

L’idée est véritablement de co-construire la programmation. Aujourd'hui, si l'on excepte le Ouaga Film Lab, et Sud Écriture (Tunisie), la Ruche documentaire (Maroc) et Realness (Afrique du Sud), la plupart des laboratoires de développement se situent en Europe. Pour que des créations cinématographiques contemporaines africaines fortes voient le jour, il est très important que les professionnels africains et français collaborent. Nous pouvons créer une synergie positive en mettant en valeur le travail des structures africaines et des acteurs locaux de l'industrie du cinéma.

 

En tant qu'observateur et programmateur, qu'attendez-vous de la Saison ?

Je souhaite d'abord que la Saison Africa2020 rende compte du foisonnement et du dynamisme de la scène africaine. Il faut que nous puissions montrer qu'un nouveau cinéma existe sur le continent africain et qu'il porte une grande diversité de regards sur le monde. Je suis également enthousiaste à l'idée de pouvoir amener ces films et ces projets singuliers, inédits vers tous les spectateurs français, pas seulement ceux des grandes métropoles. Pour nous, Africains, c'est une fierté de pouvoir diffuser nos travaux partout en France et je reste convaincu que ces rencontres auront un impact sur le regard porté à nos créations contemporaines.

L'Institut français et le projet

Initiée par Emmanuel Macron, le Président de la République française, la Saison Africa2020 se déroulera sur tout le territoire français (métropole et territoires ultra-marins) du 1er juin à mi-décembre 2020. Elle sera dédiée aux 54 États du continent africain.

En savoir + sur la Saison Africa2020

L'institut français, LAB