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Pluridisciplinaire

Amadou Fall Ba

Les cultures urbaines cristallisent les désirs et les frustrations de la jeunesse africaine

Producteur culturel, membre fondateur de l'association Africulturban et directeur du festival Festa2H au Sénégal, Amadou Fall Ba est l'un des experts sectoriels de la Saison Africa2020. Il nous livre son regard sur les cultures urbaines africaines.

Mis à jour le 16/01/2020

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Amadou Fall Ba
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Amadou Fall Ba
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© Barham

Comment définiriez-vous les cultures urbaines ?

Il est toujours complexe de donner une définition unique. Nous, professionnels des cultures urbaines – notamment au Sénégal –, avons simplifié les choses en définissant les cultures urbaines comme un mouvement artistique et culturel qui puise son origine dans le hip-hop. Plusieurs disciplines cohabitent : la musique est majeure bien sûr et le rap constitue la part la plus importante, suivi de près par le slam et les musiques urbaines locales ; la danse vient ensuite, puis le street art, et enfin les sports urbains, qui commencent à faire leur chemin à l'échelle du Continent. Cette définition des cultures urbaines n’est toutefois pas figée, bien au contraire. D’un point de vue sémantique, c’est un fourre-tout.

 

Quelle place occupent ces disciplines en Afrique aujourd’hui ?

On constate une effervescence que même nous, acteurs des cultures urbaines, n'arrivons pas à définir. Tous les jours, les jeunes artistes africains créent : on observe une dynamique d’ensemble, qui est réellement commune, comme s'il y avait une courroie de transmission entre les différents pays d’Afrique. Aujourd’hui vous verrez une initiative au Sénégal, le lendemain vous l’observerez au Cameroun, deux jours après au Rwanda, et ainsi de suite. C'est un processus extraordinaire ! De Kinshasa à Casablanca en passant par Djibouti ou le Cap Vert, ça bouillonne de partout.

 

Y a-t-il néanmoins des contrastes entre les régions ?

Un premier contraste apparaît au niveau linguistique. Beaucoup d’artistes se sont décomplexés et travaillent désormais dans les langues locales. Quand vous allez en Côte d’Ivoire, l'effet du nouchi, cet argot qui mêle le français et les langues locales, est extraordinaire. Dans d'autres pays, la langue française occupe une place importante dans la musique urbaine car nous nous trouvons sur des territoires multiethniques où faire émerger une autre langue commune n'est pas facile. Ces artistes ont réussi à créer une sémantique très différente de ce que l'on avait l'habitude d’entendre et de voir : ce mélange fait le charme des cultures urbaines.

Le second contraste que je mettrais en avant touche à l'esthétique même de la musicalité. Les artistes puisent dans ce que j'appelle « la banque de sons africaine », qui fait référence à la musique de leurs aïeuls et qu’ils vont parfois chercher à plusieurs centaines de kilomètres. Ils les modernisent, leur donnent une sonorité nouvelle, mais tout en gardant une touche africaine très reconnaissable. 

Notre premier sponsor, c'est le public africain. Le baromètre pour mesurer l’impact des cultures urbaines, c’est la rue.

Il n'y a donc pas de coupure, mais plutôt une filiation entre héritage traditionnel et moderne ?

Il y a encore quelques années, en Afrique, tout le monde voulait s’américaniser ou s’européaniser. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. On observe un retour aux origines, né d’une prise de conscience des enjeux de notre héritage culturel. Nous, artistes, devons prendre les devants et proposer des choses au monde, au lieu d’attendre qu’on nous les demande. Aujourd'hui, être original ce n'est plus être comme les Américains ou les Français, c'est être d’abord soi-même.

 

Où en est le hip-hop en Afrique ?

Le hip-hop possède une vraie dimension politique en Afrique : les collectifs « Y'en a marre » au Sénégal, le « Balai citoyen » au Burkina Faso, les manifestations « Touche pas à ma nationalité » en Mauritanie en témoignent. Les rappeurs occupent le devant de la scène et portent un message social. À côté de leur engagement citoyen, ils essaient de construire des entreprises musicales.

 

Quel soutien les institutions accordent-elles aux cultures urbaines ?

Notre premier sponsor, ce n'est ni l'État ni les partenaires privés, mais le public africain. Le baromètre pour mesurer l’impact des cultures urbaines, c’est la rue, ce que je nomme « le peuple réel ». La population donne non seulement le ton, mais aussi une crédibilité : c’est elle qui parle et fait passer des messages. Aujourd'hui, si vous organisez un concert urbain et un meeting politique en même temps à 100 m l’un de l’autre, vous courrez le risque de n’avoir personne au meeting politique ! Pour comprendre les jeunes, il faut impérativement écouter les discours émanant des cultures urbaines. Elles cristallisent véritablement les désirs et les frustrations de la jeunesse.

Sur le territoire africain, 50% des personnes actives dans le domaine ont arrêté l’école, voire n’y sont jamais allées ; les ramener dans le système n’est pas la solution. Je ne désacralise pas les diplômes, ils sont importants ; cela dit, il y a des personnes qui sont talentueuses et à qui il faut donner du pouvoir et de l’énergie. Les institutions les plus averties savent qu'il est urgent d'investir massivement dans des structures dédiées à la création. Ces initiatives doivent permettre d’aller à la rencontre de ces artistes, de manière inclusive. Nous devons construire avec eux, car comme disait Nelson Mandela, « tout ce qui est fait pour moi sans moi est fait contre moi ».

 

En tant que fondateur de l’association Africulturban et directeur du festival Festa2H, vous considérez-vous en plein cœur de cette dynamique de création d’entreprises artistiques et culturelles ?

Je me considère comme un entrepreneur social autant qu’économique. Je pense que les deux vont de pair et que beaucoup de gens ne l'ont pas encore compris. Si vous prenez tout l'échiquier culturel, les cultures urbaines occupent une place centrale en termes statistiques mais aussi en termes de représentativité de la jeunesse. L’Afrique se doit de penser une nouvelle économie en investissant dans le capital humain. Il faut penser à la fois à avoir un Produit Intérieur Brut, mais aussi un Produit Intérieur du Bonheur, comme on dit au Bhoutan.

L'Institut français et le projet

Amadou Fall Ba est l'un des experts sectoriels de la Saison Africa2020, au côté de la commissaire N'Goné Fall.

 

Initiée par Président Emmanuel Macron, la Saison Africa2020 se déroulera sur tout le territoire français (métropole et territoires ultra-marins) du 1er juin à mi-décembre 2020. Elle sera dédiée aux 54 États du continent africain. En savoir + sur la Saison Africa2020

L'institut français, LAB