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Anas Albraehe

Travailler avec la terre, c’est comme vivre dans une toile du lever du soleil jusqu’au retour du paysan au coucher du soleil.

Anas Albraehe est un artiste syrien qui vit actuellement au Liban. Même s’il s’inspire largement des artistes français, un lien profond le lie toujours à son pays d’origine et il est convaincu du pouvoir thérapeutique de l’art.

Mis à jour le 29/12/2020

5 min

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Anas Albraehe
Crédits
© Obaida Najeem

Actuellement en résidence à la Cité internationale des arts via le programme de l'Institut français, vous travaillez sur la série « Mother Earth ». Pouvez-vous nous raconter la naissance de ce projet et nous dire quels sont ses principaux thèmes ?

Tout a commencé après la réalisation d’une série dans laquelle j’ai peint des travailleurs endormis, semblant s’abandonner, loin de tout ce qui les entoure. Puis j’ai découvert Des glaneuses de Jean-François Millet à la fin de l’année 2019. L’œuvre est restée gravée dans ma mémoire et m’a inspiré cette série de peintures. Elle a ravivé le souvenir des femmes de ma ville que j’avais vues travailler, cultiver et construire en l’absence des hommes partis combattre. J’ai découvert un lien solide unissant les femmes et la terre autour des thèmes du don, de la vie et du développement. Sur le plan esthétique, les ornements orientaux des vêtements des femmes et la manière dont elles cachent leur visage des rayons du soleil semblent les transformer en blocs décorés et colorés en harmonie avec les plantes et la terre qui les entourent. L’esprit des femmes vit partout et en toute chose. Il est la preuve que les dieux étaient en premier lieu des déesses. 

En quoi votre séjour a-t-il permis de réaliser le plein potentiel du projet ?

Il m’a permis de tisser un lien quasi permanent avec l’art français et les artistes qui ont le plus influencé mon travail. C’est incroyable d’être proche de l’esprit créatif. Cela me permet de tisser un véritable lien émotionnel avec les œuvres.  J’ai également pu me détacher de l’état d’anxiété et de peur dans lequel je vivais au Liban et en Syrie, de cette insécurité dont tous les habitants de ces pays souffrent. 

Vous avez déclaré que ce sont les artistes français Jean François Millet, Jules Breton et Henri Matisse qui avaient le plus influencé votre travail. Pourquoi vous ont-ils attiré et comment ont-ils influencé le thème et le style de vos œuvres ?

J’ai l’impression que nous avons la même vision. On retrouve des compositions, des couleurs et des liens artistiques dans leurs œuvres qui sont également présents dans les miennes. Ils ont influencé ma manière de dépeindre une scène, en ajustant la composition selon un équilibre précis des couleurs. 

L’artiste syrien Ziad Dalloul, qui vit à Paris, a lui aussi influencé votre travail. Vous aimeriez le rencontrer en personne lorsque cela sera possible. Qu’espérez-vous apprendre de lui ? 

Nous communiquons virtuellement pour l’instant à cause de la pandémie de Coronavirus. Nous avons un peu parlé d’art et je serais vraiment ravi de le rencontrer en personne. J’adore ce qu’il fait et je souhaite apprendre de nouvelles techniques liées à la relation entre ombre et lumière dans ses peintures. J’aimerais également qu’il me parle de l’influence de Paris sur son travail et du lien entre ses tableaux et sa ville natale.

Je suis fidèle à mes racines, car je crois que, pour devenir un artiste international, il faut d’abord tisser une relation parfaite avec son environnement, puis la faire évoluer en ajoutant les connaissances tirées des expériences vécues.

Vous venez d’une région en Syrie où la plupart des habitants travaillent la terre. Qu’est-ce qui a suscité votre intérêt pour l’art ?

Il est possible que mon intérêt pour l’art vienne de la beauté de l’environnement dans lequel j’ai passé mon enfance. Travailler avec la terre, c’est comme vivre dans une toile du lever du soleil jusqu’au retour du paysan au coucher du soleil.  Les scènes dont j’ai été témoin m’ont émerveillé chaque jour un peu plus et ont accru mon désir de dessiner.  Je regardais les couleurs s’animer sous mes yeux pour donner vie aux scènes du quotidien. J’ai l’impression d’être né artiste. L’art m’aide à continuer à vivre. Je me serais suicidé sans la peinture.

Même si vous avez été contraint de quitter la Syrie pour le Liban en raison du conflit, vous restez très attaché à votre pays. Pensez-vous que cela se ressent dans votre travail ?

Oui. Je suis fidèle à mes racines, car je crois que, pour devenir un artiste international, il faut d’abord tisser une relation parfaite avec son environnement, puis la faire évoluer en ajoutant les connaissances tirées des expériences vécues. J’ai également découvert un lien avec mon pays natal au Liban, dans les quartiers simples et ruraux empreints d’une chaleur orientale. 

Vous avez obtenu une maîtrise en psychologie et thérapie artistique au Liban. Votre expérience personnelle a-t-elle influencé votre décision et comment pensez-vous que l’art peut avoir un effet thérapeutique ? 

L’expérience que j’ai vécue en dessinant Manal, une jeune fille atteinte du syndrome de Down, est la parfaite illustration de la relation entre art et psychothérapie et de l’impact considérable que l’art peut avoir sur l’évolution des personnes et des sociétés. Atteinte du syndrome de Down depuis sa naissance, Manal était une étrangère au sein de sa communauté : elle était marginalisée et seule. Elle était au centre de notre collaboration lorsque je l’ai peinte. Les peintures la représentent, mais montrent également comment elle voit le monde qui l’entoure et comment elle se voit elle-même. L’art est magique, car il peut éveiller des sentiments sincères enfouis dans nos âmes. 

Compte tenu du lien qui vous unit à la France et aux artistes français, voudriez-vous vous installer ici un jour, ou pensez-vous que votre art s’épanouirait davantage plus près de chez vous ? 

Je ne peux pas répondre avec certitude. Ma vision et mon âme ne peuvent pas être limitées par des frontières. Où que ce soit dans le monde, une chose me relie à mon désir de chercher et de dessiner, et mon milieu familial est constamment présent dans mon esprit. Je représenterai peut-être une scène rurale dans ma palette de couleurs habituelle si la campagne française s’apparente à celle du Levant. Pour ce qui est de rester à Paris, je ne sais pas encore. J’ai besoin de temps avant de savoir si je souhaite une chose ou non. Jusqu’à présent, j’ai ressenti un mélange de romantisme et de brutalité à Paris. Je sens que je commence juste à lever le voile sur les secrets esthétiques de cette charmante ville. 

Votre séjour à la Cité internationale des arts prendra fin en janvier ; quels sont vos projets pour 2021 ? 

Je me prépare pour une exposition personnelle qui aura lieu à l’Anita Rogers Gallery, à New York, à l’automne 2021. J’exposerai les peintures réalisées tout au long de l’année. C’est le seul projet confirmé : nous attendons la fin de la pandémie pour retrouver nos vies d’avant.

L'Institut français et l'artiste

Lauréat du programme de résidences de l'Institut français à la Cité internationale des arts, Anas Albraehe est actuellement à Paris pour travailler sur la série Mother Earth.

En savoir + sur le programme de résidences à la Cité internationale des arts

L'institut français, LAB