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Antoine Schmitt

La programmation en tant que matériau a marqué un tournant dans l’Histoire, tout aussi important que l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. Pour la première fois dans l’Histoire de l’Art, un matériau est actif.

Après avoir été ingénieur programmeur spécialiste en relations hommes-machines dans la Silicon Valley, Antoine Schmitt est aujourd’hui artiste et utilise la programmation informatique comme matière première de son œuvre. Il présente Prévisible – hétérotopies#2 (2019) à CHRONIQUES, Biennale des Imaginaires Numériques.

Mis à jour le 18/12/2020

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Antoine Schmitt
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Antoine Schmitt ©Antoine Schmitt

Diplômé de l’école nationale supérieure des télécommunications, ingénieur programmeur en relations hommes-machines et spécialiste en intelligence artificielle, vous êtes aujourd’hui artiste plasticien. Parlez-nous de votre parcours.

Adolescent, j’ai rencontré un matériau qui m’a parlé : la programmation d’ordinateur. J’ai commencé par programmer des jeux vidéo et des programmes mathématiques. Je suis devenu ingénieur et j’ai travaillé dans la Silicon Valley, dans la société de Steve Jobs. Je m’intéressais aux dialogues humain-machine et ce au sens large : interfaces graphiques (fenêtres, souris), intelligence artificielle, etc. Comme un designer doit concevoir des objets utilisables, un ingénieur doit fabriquer des logiciels utilisables. C’est une limite ontologique du métier, qui contraint la création. J’ai rencontré le monde de l’art en 1994 par affinités personnelles. J’ai démissionné de mon travail, je suis rentré en France et j’ai décidé de devenir artiste !

En quoi votre expérience professionnelle passée et votre affinité avec la programmation informatique influencent-elles votre travail d’artiste aujourd’hui ?

Je programme moi-même toutes mes œuvres. Quand je pense à une œuvre, je sais comment la faire. Je manipule le programme comme un sculpteur manipulerait de la terre glaise. Ma rigueur scientifique influence aussi la création. J’ai tendance à faire des œuvres finies plutôt que d’explorer un processus créatif. La programmation est un matériau très polyvalent. Mes sujets traitent des processus du mouvement et la programmation est idéale pour ça : il y a une vraie adéquation entre le matériau et le sujet.

Quels nouveaux champs de réflexions les outils numériques permettent-ils ?

La programmation en tant que matériau a marqué un tournant dans l’Histoire, tout aussi important que l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. Pour la première fois dans l’Histoire de l’Art, un matériau est actif. Il transforme notre façon de communiquer entre humains et bouleverse notre rapport à la connaissance.  Nous avons tous un rapport actif au monde à travers notre téléphone, via des applications qui sont programmées. Le spectateur est confronté à un médium actif, qui agit et réagit, comme l’utilisateur d’un smartphone est confronté à des médias actifs, à l’opposé d’un spectateur de cinéma qui regarde une œuvre statique, au sens où elle ne changera plus jamais. Avec les programmes, le matériau devient actif, il entre en dialectique avec le spectateur, en interactivité. C’est radicalement nouveau, à la fois pour le spectateur et pour le créateur. Pour le spectateur, il y a un rapport physique avec le medium, ancré dans l’instant présent vécu.

On vous décrit comme un « plasticien du mouvement ». Comment qualifieriez-vous votre travail ?

Je m’intéresse au mouvement au sens large : au mouvement des galaxies, des particules, des gens, des pensées, des foules. Dans ces mouvements, ce qui m’intéresse, c’est le rapport entre les causes du mouvement et leurs formes : « pourquoi ça bouge, et comment ça bouge ».

La capacité à se projeter dans le futur et anticiper peut modifier les actions présentes. Je souhaite ainsi créer un lien émotionnel du spectateur avec le futur.

Vous présentez Prévisible – hétérotopies#2 (2019) à CHRONIQUES, Biennale des Imaginaires Numériques. Parlez-nous de cette œuvre.

Prévisible – hétérotopies#2 est une installation audiovisuelle interactive et générative qui plonge les spectateurs dans les futurs possibles du climat de la terre. Cette œuvre s’appuie sur des modèles climatiques scientifiques produits par le laboratoire GeographR, qui mène des études sur le futur du climat dans la région d’Aix-en-Provence, notamment la Montagne Sainte-Victoire. L’œuvre se présente sous la forme d’une projection présentant un relief 3D de la région. Le spectateur est invité à appuyer sur un bouton disposé devant l’écran, qui démarre le temps. D’une durée de deux minutes, le film projette le spectateur dans les quatre-vingts prochaines années, en accéléré. Le relief 3D se déforme sous l’influence des températures et des précipitations prévues pour ces dates futures, selon les modèles scientifiques du climat.

Comment est née la collaboration avec GeographR ? Quelle réaction souhaitez-vous susciter chez les spectateurs ?

J’ai été contacté par l’association M-topia qui met en relation scientifiques et artistes afin de mener des projets collaboratifs. C’est ainsi que le laboratoire GeographR m’a apporté des études sur les modèles du climat dans le futur. Je m’intéresse au mouvement et à ses causes. La capacité à se projeter dans le futur et anticiper peut modifier les actions présentes. Je souhaite ainsi créer un lien émotionnel du spectateur avec le futur.

En quoi l’œuvre Prévisible-hétérotopies#2 fait-elle écho à la thématique de la Biennale Chroniques : l’Eternité ?

L’œuvre est ancrée dans le futur et pose la question d’un autre destin climatique, ainsi que celle d’une fin possible. L’œuvre est un peu dramatique dans le sens où la planète n’en sort jamais indemne, quel que soit le modèle utilisé. Mais il s’agit d’une œuvre qui recommence en permanence. Elle induit une sorte d’éternité, où l’on creuse tous les futurs possibles.

Pensez-vous que votre travail puisse avoir un impact sur celui des scientifiques ou des ingénieurs ?

Je pense éventuellement que mon travail permet de rendre les démarches scientifiques plus abordables auprès du grand public. J’ai présenté Prévisible-hétérotopies#2 lors du colloque en ligne Mitimpact dont le thème était : « Les effets de la pollution de l’air et du changement climatique sur les forêts méditerranéennes » et il y a eu un véritable intérêt de la part du public scientifique.

Vous avez travaillé avec d’autres artistes, telles que la performeuse Hortense Gauthier sur le projet ExoLove (2019), performance interactive entre une humaine et une créature artificielle. Comment se construisent vos collaborations avec d’autres artistes ou des scientifiques ?

C’est avant tout une question d’affinités intellectuelles et de rencontres sur des sujets d’intérêt commun. Concernant ExoLove, nous continuons à creuser cette pièce, le sujet pouvant s’articuler avec la neuroscience. Nous recherchons des scientifiques sur le sujet du plaisir comme moteur de vie. L’idée est de prendre le contre-pied de l’intelligence artificielle et d’observer que les rapports entre les êtres vivants sont davantage liés au plaisir qu’à l’intelligence. L’idée est de concevoir une machine qui a du plaisir artificiel. Cela ouvre la porte à l’empathie entre machine et humain.

Quels sont vos prochains travaux ?

Au-delà de la pièce ExoLove (2019) que je continue d’approfondir avec Hortense Gauthier, je travaille sur une nouvelle pièce avec le musicien Franck Vigouroux avec qui j’ai déjà collaboré sur Chronostasis (2018). Je prépare par ailleurs une exposition personnelle à la Galerie Charlot en mai 2021 où j’exposerai de nouvelles œuvres plutôt muséales, ainsi qu’une exposition au Centre d’Arts « Les Eglises » de Chelles en mai 2021, avec trois grandes installations interactives.

L'Institut français et l'artiste

Avec l'installation Prévisible – hétérotopies#2 (2019), Antoine Schmitt est programmé dans le cadre de Chroniques, la Biennale des Imaginaires Numériques (12 novembre 2020 – 17 janvier 2021), dont l'Institut français est partenaire avec son Focus Arts et créations numériques. 

En savoir + sur le Focus Arts et créations numériques 

L'institut français, LAB