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Architecture

Anya Sirota

Nous voulons créer des espaces sans porte, sans droit d’entrée. Être à l’extérieur des institutions peut être très productif pour ouvrir le champ des possibles et rétablir un imaginaire commun.

Installée à Détroit depuis plus de 10 ans avec son associé Jean-Louis Farges au sein du studio Akoaki, l’architecte Anya Sirota explore des approches porteuses de sens qui visent à la réappropriation de l’espace public par les citoyens. De l’intervention éphémère à la requalification de milieux urbains, chacun de ses projets est l’occasion d’allier action collaborative, approche interdisciplinaire et stratégie culturelle.

Mis à jour le 22/08/2019

10 min

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Anya Sirota
Légende
Anya Sirota et Jean-Louis Farges au studio Akoaki à Détroit
Crédits
© Jacob Lewkow
Dans l’imaginaire de tous les habitants de Détroit, le collectif musical Parliament-Funkadelic a démarré dans leur rue !

Votre agence Akoaki est installée à Détroit alors que ni vous ni votre associé Jean-Louis Farges n’en êtes originaires : qu’est-ce qui vous a déterminés à y installer votre activité ?

 

Détroit est une cité qui représente le traumatisme du postmodernisme : qu’est-ce qui se passe lorsque, malgré l’optimisme ancré dans le progrès, cela ne marche plus ? Par son aura industrielle, cette ville a d’abord attiré, très vite, beaucoup de personnes dont une importante communauté afro-américaine. Un héritage musical important y est né, avec des artistes comme Aretha Franklin ou John Lee Hooker, qui ont par la suite grandement influencé la musique contemporaine. Mais Détroit est aussi une ville qui a cristallisé les problèmes de ségrégation et qui a vu sa structure civique se décomposer, connaissant une chute économique extrême. Pour beaucoup de chercheurs, d’architectes et d’urbanistes, Détroit est un modèle pour réfléchir à la ville du futur.

Je suis pour ma part venue enseigner l’architecture à l’Université du Michigan en 2008. Jean-Louis Farges et moi-même avons donc déménagé ici, en imaginant rester un an, deux ans au maximum ! Mais très vite, nous nous sommes attachés à cette ville : elle nous permet de travailler d’une manière qu’il est impossible de retrouver ailleurs.

 

 

Vos différents projets défendent l’initiative citoyenne. Comment l’architecture ou le design peuvent-ils réussir à mobiliser les gens là où la politique semble échouer ?

 

Le problème de la non-participation est prépondérant à Détroit. En 2016, nous n’avons pas rencontré une seule personne de moins de 50 ans qui ait voté aux élections présidentielles américaines. Le sentiment de marginalisation est total, en particulier pour les jeunes qui ont vécu toute leur vie dans un traumatisme social et économique. La création d’espaces publics qui favoriseraient une expérience sociale et incluraient chacun d’entre nous est l’essence même de notre travail. Dans cette perspective, l’architecture et le design ont la responsabilité de renouveler le sens des responsabilités civiques, en montrant qu’ils peuvent changer la forme de notre ville, et donc de notre vie. La conceptualisation de ces lieux est une opération formelle en réponse à une image préconçue d’une ville en faillite. Il faut que les gens se rencontrent, gèrent leurs différences, leurs traumatismes d’une manière réelle, physique.

 

 

Quel peut être le rôle de la smart city dans cette mobilisation ?

 

Détroit est un contexte spécifique : un tiers de la population n’a pas un accès normal à l’électricité, à l’eau, au chauffage. Nous avançons donc doucement mais la technologie peut déjà offrir la possibilité d’utiliser moins de ressources dans une ville dispersée, comme, par exemple, pour que le ramassage des poubelles se réalise de manière plus intelligente, avec une conception systémique plus contextuelle.

La capacité incroyable qu’a la technologie de nous rassembler et de créer de nouvelles expériences urbaines va de pair avec sa responsabilité éthique : elle peut être utilisée autant dans le contrôle social que pour rendre la vie plus libre, égalitaire et attractive pour le plus grand nombre et avec peu d’investissement.

 

 

Quelle est, selon vous, la place de la culture dans la réappropriation urbaine ?

 

Nous défendons l’idée que la culture peut s’exprimer en ville sans avoir nécessairement de structures formelles. Nous voulons créer des espaces sans porte, sans droit d’entrée. Cela doit permettre de réfléchir à ce que serait une agora contemporaine. Nous parlons alors plutôt de paysage culturel, car être à l’extérieur des institutions peut être très productif pour ouvrir le champ des possibles et rétablir un imaginaire commun. Dans les villes postmodernes comme Détroit, il y a la possibilité d’effacement des histoires, des cultures. Ce risque est un moteur conceptuel pour beaucoup de nos projets : nous cherchons à créer des espaces où les narrations personnelles peuvent devenir évidentes, même si elles ne sont pas incluses dans les mouvements institutionnels.

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The Mothership, 2014, Anya Sirota
© Anne Laure Lechat
The Mothership, 2014, Anya Sirota
The Mothership était initialement prévu comme un objet éphémère, jusqu’à ce qu’il devienne un centre culturel informel pendant plus de 4 ans !

Un de vos premiers projets The Mothership (2014) est devenu un symbole de la ville. À quoi, selon vous, est dû ce succès ?

 

Le quartier North End ressemble à une tabula rasa puisque 70 % des bâtiments sont démolis : les passants pourraient croire que plus personne n’y habite. Pour contrer cette impression, nous avons voulu raconter l’histoire de ces lieux. Cette histoire, c’est la naissance de la musique funk en Amérique. Dans l’imaginaire de tous les habitants, le collectif muscial Parliament-Funkadelic a démarré dans leur rue ! Nous avons donc cherché un objet symbolique et nous avons tout de suite pensé à la soucoupe volante qui faisait partie de la scénographie du groupe. The Mothership était initialement prévu comme un objet éphémère, jusqu’à ce qu’il devienne un centre culturel informel pendant plus de 4 ans !

Ce projet démontre qu’il existe des talents locaux, une audience prête à une expérience collective, et la nécessité d’infrastructures culturelles pérennes. Nous voyons ce prototype comme de la recherche programmatique pour créer un réseau collaboratif. L’imaginaire collectif est ce qui rassemble.

La majeure partie de notre travail est d’interroger la définition de ce qu’est une communauté.

Même si l’urbanisme est dépendant d’un contexte donné, les modèles que vous développez seraient-ils d’une manière ou d’une autre réalisables ailleurs ?

 

Nous sommes persuadés qu’une approche profondément contextuelle peut se traduire dans n’importe quelle ville avec des méthodes similaires, mais que le résultat sera radicalement différent. Si nous avions travaillé avec les mêmes méthodes à La Nouvelle Orléans par exemple, nous aurions aussi créé des réseaux collaboratifs, utilisé les symboles, fait de l’activisme pour les espaces publics, mais l’expression visuelle serait complètement différente et le contenu culturel aussi.

Néanmoins, les microstructures dans les villes sont en train de se multiplier, particulièrement aux États-Unis. Nous pratiquons un nombrilisme urbain, car nous vivons à une période où la notion d’identité est importante. C’est pour cela qu’une majeure partie de notre travail est d’interroger la définition de ce qu’est une communauté.

L'Institut français et le projet

Les préoccupations de l'architecte Anya Sirota se retrouvent dans la thématique de l'édition 2019 des Ateliers de l'Institut français : "être ensemble, dans la ville, au monde". Tenus à l'Ecole nationale supérieure d'architecture de Versailles les 18 et 19 juillet, les Ateliers de l'Institut français sont un moment d’échanges, de partage, de découverte et de création dédié aux personnels du réseau de coopération et d’action culturelle français et à ses partenaires.

En savoir + sur les Ateliers de l'Institut français 2019.

L'institut français, LAB