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Béatrice Thiriet

Mes créations musicales naissent dans la salle de montage

Béatrice Thiriet partage depuis 30 ans sa passion entre musiques de films et opéras. La compositrice donnait récemment une masterclass co-organisée avec la SACEM, consacrée à la musique de film, au travail de composition pour le cinéma, et échangeait sur ces enjeux avec les réalisateurs et réalisatrices de la Fabrique Cinéma de l'Institut français. Elle évoque ici l’importance de la transmission et revient sur son travail de création.

Mis à jour le 30/07/2020

10 min

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Béatrice Thiriet
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© BOriginal

Enfant, vous avez appris le piano. Saviez-vous déjà que vous vouliez devenir compositrice de musique de films et d’opéras ?

Enfant, je savais que je voulais devenir musicienne. Ce n’est pas facile de s’imaginer en tant que compositrice, d’autant que dans l’histoire de la musique, on ne parle que d’hommes ! Mais mon désir était très profond. À 6 ans, j’écrivais des morceaux pour ma mère et mes amies. J’étais déjà animée par ce besoin de créer.

 

Comment votre musique a-t-elle rencontré le cinéma ?

Très naturellement ! J’étais déjà musicienne avant de devenir compositrice pour le cinéma. Ma première musique de film, qui était celle Des gens d’en face (1993) de Jesús Garay, a été très remarquée. Peu après, lorsque j’étais sur un tournage à Cuba, Pascale Ferran m’a contactée pour me proposer de travailler sur son film Petits Arrangements avec les morts et j’ai senti quelque chose de fort. J’ai eu beaucoup de chance car c’est une grande cinéaste, et 25 ans après nous travaillons toujours ensemble !

Ce que j’apprécie avec le cinéma, c’est le fait que ce soit une musique de commande. J’échappe aux affres de la page blanche : je suis obligée d’écouter une proposition formulée en termes philosophiques et poétiques de la part d’un autre créateur, qui est en train, lui, de bâtir son film.

 

Le moment du scénario semble capital dans votre processus de création…

Je suis une littéraire : j’ai écrit des opéras, des chansons, un ouvrage d’analyse musicale… J’aime écrire et ce n’est pas le cas de tous les musiciens. Le scénario me paraît très important car il me permet de m’inscrire dès le début dans le processus de création, plusieurs mois avant l’acte réel de composition. J’entends la partition résonner dans ma tête avant même de me mettre à l’écrire. Il faut savoir être souple, rapide et efficace. Mais le scénario n’est pas toujours premier : pour Toute la beauté du monde, Marc Esposito – avec qui j’avais déjà travaillé pour Le Cœur des hommes – m’a demandé d’écrire une symphonie qui accompagnerait son film, en m’inspirant simplement du décor, de l’histoire, et des couleurs et des odeurs de Bali où se déroule le film.

 

Pour vous, quel rôle doit avoir la musique dans un film ?

La musique doit avoir le rôle qu’on lui donne. Il y a beaucoup de méthodes mais aucune règle ! En tant que professeur — j’enseigne aussi à l’École Normale de Musique de Paris depuis deux ans —, je dis toujours à mes élèves qu’ils doivent rester libres dans leurs propositions. Chaque film compte au final trois auteurs : le réalisateur, le scénariste et le compositeur. La musique de film, c’est plus qu’une création : c’est un troisième personnage.

Mes créations naissent de conversations et de découvertes que je fais dans la salle de montage...

Au cours de votre carrière, vous avez travaillé à plusieurs reprises avec Dominique Cabrera, Pascale Ferrand, Joël Farges ou encore Marc Esposito. Avez-vous noué des liens particuliers ?  

Je trouve que la fidélité est très belle ! Je travaille avec autant d’hommes que de femmes, mon catalogue est tout à fait paritaire.Lorsque je travaille avec un ou une cinéaste, je les écoute pour les comprendre et les « sentir ». Mon travail de compositrice consiste à trouver les couleurs, les rythmes, et à laisser mon imagination et ma créativité servir le projet musical. Je suis comme une peintre qui ferait un tableau. Mes créations naissent de conversations et de découvertes que je fais dans la salle de montage – c’est là que j’interviens réellement.

 

Vous avez, au mois de juin, rencontré les jeunes cinéastes des pays du Sud et émergents qui participaient à la Fabrique Cinéma. À quel point est-ce important pour vous de soutenir les nouvelles générations ?

J’ai envie de transmettre aux nouvelles générations l’envie de travailler avec des compositrices et compositeurs, et de leur donner confiance. Ces jeunes cinéastes m’ont posé beaucoup de questions : comment s’adresser à un compositeur ou une compositrice ? comment aborder la première rencontre ? quels instruments privilégier ? Je leur ai beaucoup parlé du travail de Martin Scorsese, qui gère à la fois les musiques additionnelles et les musiques originales créées par de grands compositeurs, et aussi de mon expérience avec les cinéastes. Je les ai surtout encouragés à se pencher très tôt sur la musique de leurs films. Cette masterclass aura atteint son objectif s’ils choisissent tous, in fine, la création d’une musique originale !

 

En France, les compositrices de musique de film sont très minoritaires. Est-ce que la parité dans ce métier est un combat que vous souhaitez mener ?

En tant que femme, je trouve essentiel d’établir une justice paritaire. Dans le domaine artistique comme dans beaucoup d’autres secteurs, les femmes rencontrent des difficultés considérables à jongler entre vie familiale et vie professionnelle. Après deux ou trois enfants, elles s’arrêtent… La parité permettrait de mettre en valeur les talents féminins. Il faudrait que toutes les instances s’y astreignent. 

 

Parmi toutes vos compositions, y en a-t-il que vous mettriez particulièrement en avant ?

Il y en a beaucoup ! Lady Chatterley (2006), L’Autre Côté de la Mer (1996), Corniche Kennedy (2017), Les Invités de mon père (2010), Toute la beauté du monde (2005), qui vient de ressortir… J’aime aussi ce que j’ai fait sur Voir le jour, un film de Marion Laine qui sort en France le 12 août : une composition assez rock et symphonique, dans laquelle on retrouve des tonalités électroniques. J’apprécie de détourner les musiques urbaines.

 

Quels sont vos prochains projets ?

Un documentaire tchèque, avec Joël Farges – Une guerre froide très animée – et Le Soleil tarde à se lever, d’Arben Ivanaj, un jeune réalisateur albanais.

Béatrice Thiriet
L'Institut français et l'artiste

Béatrice Thiriet a animé une masterclass co-organisée avec la SACEM, consacrée à la musique de film, au travail de composition pour le cinéma, et échangé sur ces enjeux avec les réalisateurs et réalisatrices de la Fabrique Cinéma de l'Institut français.

 

La Fabrique Cinéma, parrainée cette année par Rachid Bouchareb, accompagne de jeunes cinéastes de pays du Sud pour faciliter leur insertion sur le marché international du film. 

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L'institut français, LAB