de rencontres
Rencontre
Livre

Bessora

J'ai une affection toute particulière pour les personnages de parias et je souhaite questionner la manière dont on s'affranchit de ces conditionnements.

Auteure passionnée par les destins singuliers de ses personnages, Bessora raconte ses débuts d'écrivaine et la parution de son dernier roman, Les Orphelins, où elle revient sur un fait historique méconnu.

Mis à jour le 27/04/2021

5 min

Image
Bessora
Crédits
Bessora © Olivia N.

Après avoir rêvé de devenir hôtesse de l'air et fait carrière dans la finance, vous avez finalement consacré votre quotidien à l'écriture. Comment est-elle entrée dans votre existence ? Quel événement vous a amené à changer de vie ?

J'ai commencé par travailler dans le milieu financier à Genève, ce qui ne me convenait pas du tout. Un jour, je suis partie en voyage en Afrique du Sud et, à l'issue de ce séjour, j'ai décidé de reprendre des études en anthropologie. J'ai alors écrit un mémoire qui a représenté une transition vers la fiction mais je n'avais aucune ambition d'écrire des livres. Enfant, je ne m'imaginais pas qu'il y avait une filière du livre derrière, ni des écrivains. Au moment de ma thèse, je me suis amusée à écrire ce premier roman sans songer que cela fonctionnerait. Après l'avoir fait lire à un proche, je l'ai envoyé à un éditeur et il a été publié. Je ne savais pas si j'étais réellement faite pour l'écriture et si un second roman allait voir le jour. Aujourd'hui, je ne crois pas que nous naissons vraiment écrivain mais plutôt que l'on passe sa vie à le devenir.

 

On parle tantôt de Boris Vian, tantôt de Nathalie Sarraute pour décrire votre style littéraire. Quelles ont été vos influences majeures dans la sphère artistique ?

Je suis une éponge vigilante, c'est-à-dire que je m'imprègne de tout. Pas uniquement de mes lectures, ni de mes goûts artistiques. Je vais pouvoir être inspirée par une scène vue ou vécue dans le métro, dans un restaurant, dans un documentaire ou une peinture. Il m'est impossible de donner un nom précis car il y a trop de choses susceptibles de générer une émotion. Personnellement, je ne comprends pas ce besoin de confronter les auteurs entre eux et je pense vraiment que chacun est singulier. Je devrais évidemment me sentir flattée d'être comparée à Boris Vian ou à Nathalie Sarraute mais l'intérêt de la comparaison m'échappe. 

 

Vous aimez, dans vos romans, questionner le destin et la façon dont vos personnages tentent de s'en affranchir en traçant leur propre voie. Comment envisagez-vous cette thématique ? De quelle inspiration est-elle le fruit ?

J'ai une affection toute particulière pour les personnages de parias et je souhaite questionner la manière dont on s'affranchit de ces conditionnements. Comme nous vivons en société, nous devons respecter un certain nombre de règles, hormis lorsque celles-ci deviennent oppressantes et virent à la doctrine totalitaire. Alors, comment s'en affranchir ? C'est assez prégnant dans Les Orphelins, mon dernier roman, puisque mes personnages sont emblématiques des deux doctrines que sont le nazisme et l'Apartheid. Ils se retrouvent enfermés dans cet endoctrinement et cherchent à s'en libérer. Est-il possible d'y parvenir ? Quel est le parcours de chacun ? Ce sont des sujets qui me passionnent.

 

Votre dernier roman, Les Orphelins, évoque un fait historique méconnu où 83 enfants, supposés aryens et orphelins, ont été adoptés par des familles blanches sud-africaines en 1948. Comment avez-vous eu connaissance de cette histoire ? De quelle manière ce projet est-il né dans votre esprit ? 

Je vous disais que j'étais une éponge vigilante. Il y a environ trois ans, j'étais devant ma télévision et j'ai pu découvrir un documentaire de Regine Dura, Weisses Blut. Déjà passionnée par l'Afrique du Sud, où j'ai eu l'occasion de voyager plusieurs fois, je suis bouleversée par une séquence où Peter, l'un des deux protagonistes, évoque sa relation toxique avec sa mère adoptive. Il y a des silences remplis de douleur et, dans les yeux de ce monsieur qui, à cette époque, a soixante-dix ans, on distingue l'enfant de huit ans en 1948. Je sens tout de suite qu'il y a quelque chose à écrire et je souhaite vivement le rencontrer. Je sais déjà que le récit ne sera pas un essai mais bel et bien une fiction, un roman. Après avoir candidaté pour une mission Stendhal, je m'envole pour l'Afrique du Sud quelques mois plus tard.

Je ne crois pas que nous naissons vraiment écrivain mais plutôt que l'on passe sa vie à le devenir.

En 2018, vous avez donc effectué une mission Stendhal en Afrique du Sud pour l'écriture de ce roman. Pouvez-vous nous raconter votre séjour ?

Lors de mon départ, ma trame est imprécise et je sais que ce voyage va m'aider à cibler le parti-pris narratif que je souhaite donner au livre. En arrivant au Cap, je n'ai pas les coordonnées de Peter et je constate rapidement que personne n'a jamais entendu parler de cette histoire. De toute évidence, ce n'est pas le genre de récit dont on souhaite se souvenir et que l'on cherche à célébrer. Grâce à quelques détails aperçus dans le documentaire, je repère des noms de villes, des voies ferrées qui me permettent de localiser une résidence de soixante-deux maisons où il vit. Après une enquête surréaliste, j'obtiens son adresse et je suis accueillie chaleureusement lorsque je lui apprends que j'ai fait 10 000 kilomètres pour le voir. Il accepte de répondre à mes questions et possède le livre de Werner, un autre enfant adopté, décédé depuis, que je n'avais jamais trouvé. C'était la première fois que j'écrivais une fiction à partir d'un personnage réel et j'avais à cœur de ne pas trahir les faits.

 

Durant ce séjour, vous avez réussi à entrer en contact et à rencontrer l'un de ces enfants adoptés. Comment avez-vous transformé ce lien dans le texte ? Quels souvenirs gardez-vous de vos échanges avec lui ?

J'ai toujours contact avec lui, son épouse et sa fille. Je leur ai envoyé le livre et j'espère qu'il sera traduit en anglais pour qu'ils puissent le lire. Il m'a beaucoup parlé de la relation qu'il a entretenue avec ses parents adoptifs et m'a emmenée dans la maison de son enfance. J'ai pu obtenir des photos, des enregistrements, mais nous n'étions pas dans des entretiens formels. Il s'agissait d'invitations à déjeuner, de balades au bord de la plage, avec des membres de sa famille ou des amis. Il se trouve que sa fille est née en Allemagne mais qu'elle a grandi en Afrique du Sud : elle me confiait récemment, à 46 ans, qu'elle a déménagé en Allemagne parce qu'elle ne s'était jamais sentie sud-africaine. Cela renforce l'idée qu'il y a un traumatisme qui traverse les générations, qu'elle a été déchirée par cette histoire qui s'est produite avant sa naissance.

 

Alors que cette histoire a été portée à l'écran dans Weisses Blut, un documentaire réalisé par Regine Dura en 2011, vous aimeriez également l'adapter en scénario original. Avez-vous de premières idées de mise en scène ? Voudriez-vous réaliser ce film vous-même ou le confier à quelqu'un d'autre ?

J'adore la dramaturgie, l'art de raconter des histoires mais je ne suis pas scénariste de métier. Bien sûr, je serais très heureuse de contribuer à l'adaptation audiovisuelle même si je ne pense pas avoir les épaules pour assumer ce projet toute seule. Je réalise des formations d'initiation à l'écriture de scénarios, notamment grâce à Isabelle Blanchard, scénariste et formatrice. Je suis déjà allée jusqu'à l'écriture d'un traitement mais ce n'est pas encore suffisant, d'autant qu'une adaptation cinématographique n'est pas une transposition littérale. Le livre est déjà très visuel et il peut se lire en séquences comme on regarde un film, toutefois, le résultat dépend de la liberté d'interprétation du scénariste et du réalisateur. Je songeais à une collaboration avec le réalisateur Jean-Xavier de Lestrade, qui a créé The Staircase, une série documentaire sur l'affaire Michael Peterson, mais je n'ai pas encore de contact avec un producteur.

 

La notion d'obsession sécuritaire, déjà présente dans votre roman Courant d'air aux Galeries, ainsi que la peur de l'autre sont longuement représentées dans Les Orphelins. Quel regard portez-vous sur l'époque actuelle et les dérives d'un monde complexe ? 

Je pense que nous sommes dans une société qui se polarise de plus en plus, où les identités se cristallisent. Cela m'attriste car j'ai écrit de nombreux livres qui englobent ces thématiques il y a une vingtaine d'années et je suis malheureuse de voir que les choses se perpétuent avec le temps. On pourrait même dire que la situation s'est aggravée. Il paraît qu'il faut être optimiste et que l'histoire a ses cycles mais nous ne sommes pas dans un bon tournant.

L'Institut français et l'écrivaine

Lauréate du programme Stendhal de l'Institut français, Bessora a effectué un séjour en Afrique du Sud pour l'écriture de son dernier roman, Les Orphelins.

Le programme Stendhal soutient la mobilité internationale d’auteurs de langue française dont le projet d’écriture justifie un séjour à l’étranger d’une durée d’un mois minimum.

En savoir + sur le programme Stendhal

L'institut français, LAB