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Buhlebezwe Siwani

La mer est un lieu propice aux rituels ainsi qu’aux loisirs pour les personnes noires, qu’elles soient issues du continent africain ou de la diaspora. Elle représente un lieu de culte et de recueillement où les gens viennent communier avec leurs ancêtres.

Buhlebezwe Siwani est une artiste multisupport d’Afrique du Sud, qui partage actuellement sa vie entre Le Cap et Amsterdam. Elle évolue principalement dans les domaines de la performance et des installations. A Paris dans le cadre du programme de résidences de l’Institut français à la Cité internationale des arts, elle présentera son œuvre dans le cadre de la saison Africa 2020.

Mis à jour le 11/01/2021

5 min

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Buhlebezwe Siwani
Crédits
Buhlebezwe Siwani ©Ashley Walters

Vous faîtes allusion à la nature nomade de votre éducation en Afrique du Sud. A-t-elle influencé l’artiste que vous êtes devenue ?

C’est tout à fait le cas, car je n’aime pas parler au nom d’un seul type de personne. L’Afrique du Sud est un pays très diversifié. D’un point de vue historique, notre diversité nous a séparés mais j’essaie de trouver des moyens de tous nous réunir. Nous partageons tellement de points communs (des rituels similaires, entre autres), même si nous venons d’endroits différents.

Le programme de résidences de l’Institut français à la Cité internationale des arts vous permet de séjourner à Paris pour mettre au point une installation qui repose sur les cérémonies traditionnelles de l’eau. Pouvez-vous nous parler un petit peu de ce projet ? 

Il s’agit d’une installation qui évoque la nature spirituelle de l’eau, ses vertus curatives et la façon dont les personnes dotées d’un bagage spirituel africain traditionnel l’utilisent pour des rituels spécifiques. C’est une ode à l’eau, presque un remerciement ou une offrande qu’on lui apporte. La mer est un lieu propice aux rituels ainsi qu’aux loisirs pour les personnes noires, qu’elles soient issues du continent africain ou de la diaspora. Elle représente un lieu de culte et de recueillement où les gens viennent communier avec leurs ancêtres. 

Quelle était l’inspiration originale du projet ?

Tout a commencé par un souvenir : ma grand-mère, ma mère et moi-même remplissions des bouteilles d’eau de mer le jour de l’An et les utilisions pour nous laver le corps. Le 1er janvier, bon nombre de personnes noires prennent possession des plages. En plus d’aller nager et d’amener leur pique-nique, elles se servent de l’eau pour éliminer l’obscurité de l’année précédente afin d’accueillir la nouvelle année dans la lumière. De par l’histoire de l’Afrique du Sud, les Blancs s’en plaignent et rétorquent alors que les plages sont surpeuplées et sales. L’événement prend une tournure très racialisée. J’étais également intriguée par l’incapacité de certaines personnes à percevoir le rituel dissimulé sous l’apparence d’une activité récréative. Si les générations plus âgées le comprennent, certains jeunes se réjouissent juste de se rendre à la plage le premier jour de l’année. Soit dit en passant, je me suis rendu compte de l’importance du rituel lorsque je suis allée à la plage avec les cadets de ma famille sans avoir pu trouver mon grand-père. Il était très contrarié de ne pas avoir pu y aller. Il m’a dit : « Tu n’es pas venue me chercher, je n’ai pas pu éliminer l’obscurité de l’année écoulée, je ne peux pas entrer dans la nouvelle année. » Il était toutefois reconnaissant de savoir que j’y avais emmené les plus jeunes. Cette année, bon nombre de personnes ne pourront bien évidemment pas s’y rendre.

De quelle manière avez-vous tiré profit de votre résidence à Paris ?

J’ai pu me concentrer, ce qui m’a aidé à clarifier la vision de mon travail. Mon séjour dans la capitale française m’a permis d’adopter un raisonnement très conventionnel et linéaire, et de structurer des éléments d’une façon qui a du sens pour moi. Je suis vraiment contente de disposer de ce temps pour restructurer et repenser mes idées.

À mes yeux, il est important de laisser l’œuvre parler d’elle-même. Quand je commence à en créer une, je crois qu’elle part d’abord d’une idée performative dans ma tête avant de se développer à partir de ce point-là.

Le projet sur lequel vous travaillez actuellement sera exposé au musée d’Art moderne de Paris dans le cadre de la saison Africa 2020. Est-ce important pour vous de participer à cet événement ? 

Je pense que toutes les expositions ont leur importance dans la mesure où on y apprend et on y voit différentes choses. On y découvre également le mode de fonctionnement de différentes institutions. La saison Africa 2020 est importante à mes yeux et j’ai beaucoup de chance d’avoir été choisie pour y participer. J’ai toutefois l’impression qu’on a capitalisé sur nos œuvres. Ce n’est pas un problème pour moi de les montrer, car les gens ont besoin de les voir. Je trouve toutefois étrange qu’il faille instaurer une saison particulière alors qu’il pourrait juste y avoir des curateurs qui songent à intégrer des artistes d’Afrique aux collections permanentes. Ce phénomène renforce le stéréotype de l’art africain, ce qui peut devenir un peu lassant. L’art africain est un art contemporain.

Vous partagez actuellement votre vie entre Amsterdam et Le Cap. Le fait d’avoir un pied-à-terre sur deux continents différents vous stimule-t-il en tant qu’artiste ? 

J’en tire un grand bénéfice : Amsterdam suscite en moi des émotions particulières liées à la colonisation de mon peuple par les Néerlandais avant les Britanniques et l’architecture que l’on peut admirer chez moi, en Afrique du Sud, rappelle fortement celle des Pays-Bas. À mon arrivée, j’avais l’impression que le Seigneur voulait tester ma capacité à survivre mentalement, car il s’agit d’une expérience traumatisante. Mais ne dit-on pas que les meilleurs artistes souffrent de dépression ? Il m’a donc fallu m’accommoder à cette ville. C’est la raison pour laquelle j’exerce cette activité. Je le fais pour rendre hommage à notre passé afin que personne ne l’oublie et pour mettre en lumière ce dont on ne se souvient plus, principalement la spiritualité. Je retourne à la maison au Cap en grande partie parce que je monte un projet et il me semble logique d’y travailler sur place la plupart du temps.

Votre œuvre inclut des vidéos et des photos qui remplacent le corps. De quelles manières y parvenez-vous ?

Tout ce que je réalise ne fait déjà plus partie de cet espace. La photo, l’image fixe, incarne un ancêtre. Une vidéo symbolise un événement historique qui s’est déroulé à un endroit particulier. Cela devient un dispositif qui renvoie à un élément du passé, à la fois une présence et une absence. 

En tant qu’artiste multisupport, pensez-vous que le recours à différents moyens d’expression vous donne l’occasion d’explorer différents aspects de votre personnalité artistique ?

Je fais simplement ce dont j’ai envie. À mes yeux, il est important de laisser l’œuvre parler d’elle-même. Quand je commence à en créer une, je crois qu’elle part d’abord d’une idée performative dans ma tête avant de se développer à partir de ce point-là. Je m’efforce toujours de la laisser décider de la tournure qu’elle va prendre. Voilà où elle me mène. Je ne la vois pas automatiquement comme une vidéo ou une photo. Je commence à toucher et à observer des choses, avant que l’idée ne se manifeste spontanément.

Quels sont vos projets d’avenir pour l’après-résidence ?

Quand le calme sera revenu en Afrique du Sud, j’y repartirai pour y tourner une vidéo et achever la réalisation d’une série de photos. Je souhaite conserver une petite part de mystère à ce sujet. Il me reste encore l’Art Brussels en février et la Biennale de Casablanca en avril.

L'Institut français et l'artiste

Lauréate du programme de résidences de l'Institut français à la Cité internationale des arts, Buhlebezwe Siwani présentera son projet au Musée d'Art Moderne de Paris dans le cadre de la Saison Africa 2020. 

 

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