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Arts visuels

Capucine Vever et Anne-Sophie Turion, lauréates du prix Michel Nessim Boukris

Hiku est à la fois un spectacle et une exposition, qui s’articule autour du phénomène des hikikomori au Japon. Ce sont des personnes qui vivent recluses chez elles, parfois pendant plusieurs années.

Lauréates ex-aequo du prix Michel Nessim Boukris 2021, les artistes Capucine Vever et Anne-Sophie Turion ont bénéficié de résidences au Sénégal et au Japon. Elles ont pu s’immerger à Dakar pour Capucine Vever avec le soutien des Résidences Sur mesures + de l’Institut français et à Kyoto, à la Villa Kujoyama pour Anne-Sophie Turion. Établissement artistique du réseau de coopération culturelle du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, la Villa Kujoyama relève de l’Institut français du Japon, agit en coordination avec l’Institut français et bénéficie du soutien de la Fondation Bettencourt Schueller, qui en est le mécène principal. 

Mis à jour le 14/09/2022

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Anne-Sophie Turion
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Anne-Sophie Turion

Pourriez-vous revenir chacune sur vos parcours respectifs et vos pratiques ? 

Anne-Sophie Turion : Après une formation en scénographie, je suis très vite devenue performeuse et autrice, en conjuguant mise en scène, mise en espace et interprétation. J’ai toujours travaillé à la frontière entre les arts visuels et le spectacle vivant, en essayant de circuler entre les espaces qui y sont dédiés, que ce soit la boîte noire du théâtre ou le white cube du monde l’art, en les articulant aussi avec des propositions contextuelles in situ dans l’espace public. Autant de formats qui sont souvent irrigués par la question de l’intime, sur comment faire émerger tout ce qui est de l’ordre du privé et du quotidien. Mon travail pose la question de la possible bascule depuis des territoires intérieurs vers des territoires communs. Ce sont des projets qui ont souvent une dimension documentaire et qui interrogent les zones de silence, de fiction, d’exagération qui favorisent l’émergence de cette intériorité. 

Capucine Vever : Je suis artiste plasticienne, et ma démarche se construit dans un rapport très ancré dans le réel et le territoire. Je travaille beaucoup à partir de résidences, de temps d’immersion sur des territoires qui me sont étrangers : je m’intéresse à ce qui est caché, dissimulé, enfoui, invisible, à des présences qui se manifestent de façon assez ténue. J’évolue entre le film, le dessin, la photographie et l’installation de formes sculpturales et chaque projet trouve en quelque sorte son support d’incarnation afin que le médium choisi dialogue et face sens avec les problématiques soulevées. 

 

 

Pouvez-vous nous présenter les projets dont vous êtes porteuses, qui ont été récompensés par le Prix Michel Nessim Boukris 2021 ? Pour les mener à bien, vous êtes respectivement parties en résidences à l’étranger, à Dakar pour vous Capucine et à Kyoto, à la Villa Kujoyama, pour vous Anne-Sophie. Comment les choses se sont-elles déroulées sur place ? 

Capucine Vever : Dunking Island est une installation vidéo et sonore de 35min qui se joue sur six écrans et huit enceintes, invitant à une déambulation libre sans avoir la possibilité d’une vue d’ensemble sur tous les écrans. Le public est projeté au cœur d'une dérive aux abords de l’Île de Gorée, située dans la baie de Dakar. Les points de vue des caméras sont ceux de l’océan qui monte et érode l’île mémoire de la traite négrière. L’océan est ici le personnage central, ses ressacs, ses trafics, sa voix et sa mémoire nous accompagnent dans son immensité́ vertigineuse et métaphorique. La résidence de 9 semaines au centre Kër Thiossane de Dakar en 2021 m’a permis d’effectuer un travail de terrain au cours duquel j’ai rencontré une vingtaine de personnes : habitants menacés, pêcheurs, historiens, et scientifiques. J’ai souhaité aborder la problématique de la montée des eaux depuis l’océan et non depuis l’île, cette volonté de déplacer le regard de la caméra et de m’éloigner du littoral m’a obligée à réaliser une formation de plongée de 5 semaines à Dakar pour pouvoir penser les esthétiques d’images recherchées. Ce temps d’immersion dans l’océan a été très intense et a nourri la réflexion sur les images. Le tournage a eu lieu sur le dernier mois de résidence, nous avons expérimenté avec le chef opérateur Léo Leibovici un ensemble de dispositifs de captation différents. 

Il s'agit d'un projet accompagné par Futur Anterieur Production, qui a reçu le soutien de la Communauté d’Agglomération Grand Paris Sud, de la ville d’Évry- Courcouronnes, de la ville Dakar, de la galerie Eric Mouchet, de l’Institut français, du CNC, de la Fondation des Artistes, du centre d’art Image//Imatge, du centre d’art Kër Thiossane de Dakar, et du Bel Ordinaire. Plusieurs personne également collaboré à al création de l'installation, le chanteur et compositeur Wasis Diop, le plasticien sonore Valentin Ferré, l’artiste programmeur Pierre-Yves Fave et le chef opérateur subaquatique Léo Leibovici. 

Anne-Sophie Turion : Hiku est à la fois un spectacle et une exposition, qui s’articule autour du phénomène des hikikomori au Japon. Ce sont des personnes qui vivent recluses chez elles, parfois pendant plusieurs années. C’est une forme de disparition sociale, un phénomène qui touche près d’un million de personnes. Sur place, le chorégraphe Eric Minh Cuong Castaing et moi-même avons pu faire un premier repérage en 2020, qui nous a permis de commencer à travailler avec une association de réinsertion de hikikomori. La résidence en 2022 à la Villa Kujoyama a ensuite permis à Anne-Sophie Turion et Éric Minh Cuong Castaing de s’iimmerger pendant quelques mois dans la vie d’une association de réinsertion de hikikomori et de nouer un contact fort avec certains d’entre eux. Expérience performative mêlant cinéma, prise de parole et chorégraphie, HIKU crée les conditions d’une rencontre à priori impossible : celle du public français avec ces individus qui ont fait l’expérience d’un retrait social radical. 

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Capucine Vever
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Capucine Vever
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Dans le projet "Dunking Island", l’océan est le personnage central, ses ressacs, ses trafics, sa voix et sa mémoire nous accompagnent dans son immensité vertigineuse et métaphorique.

La Fondation des artistes, qui décerne le Prix Michel Nessim Boukris, vous a chacune soutenu à hauteur de 10 000 € pour la production de vos installations filmiques. Capucine, cela a abouti sur une exposition à Orthez au premier semestre 2022. Quelle suite s’annonce pour votre projet Dunking Island ?

Capucine Vever : Effectivement, à l’invitation de la directrice Cécile Archambeau, mon exposition personnelle Courir à l’infini (plus loin que tous les regards) a été l’occasion de montrer une première version de l’installation. Ce projet a été le fruit de collaborations avec deux compositeurs, Valentin Ferré qui signe la musique et avec qui je travaille sur toutes mes productions sonores depuis 2012, et le poète et compositeur Wasis Diop, qui signe l’écriture et la voix du film et avec qui nous avons cherché une forme pour donner vie au récit. Wasis est originaire des lébous, la tribu de pêcheurs autochtones de Dakar, et sa maison, située en face de l’île de Gorée, subit aussi l’érosion et la montée des eaux. Il était la personne concernée pour interpréter dans le film ce dialogue entre un pêcheur et l’océan. 

 

Anne-Sophie, quelle est l’actualité de votre projet Hiku ?

Anne-Sophie Turion : Nous sommes retournés au Japon en août pour poursuivre le projet. Nous avons déjà rencontré une dizaine de personnes qui commencent à renouer des liens avec la société, même de façon ténue. L’association crée une sorte de sas de décompression qui leur permet de renouer avec la sociabilité et avec le présent. Nous avions déjà réalisé de nombreux enregistrements sonores mais nous allons à présent pouvoir commencer à tourner des séquences vidéo et à réaliser des portraits. En plus de ces matériaux que nous collectons sur place, nous travaillons aussi à distance lors de différents temps de résidence en France grâce à des robots de téléprésence, qui permettent à ces personnes de se connecter à nous à distance et de travailler avec nous au plateau. L’idée étant que la scène devienne pour eux un lieu d’expression et d’émancipation, qui leur permettra de prendre la parole devant le public français. La première est prévue à l’automne 2023, et elle sera suivie d’une exposition. 

 

Avez-vous d’autres actualités ou d’autres projets dont vous souhaiteriez nous faire part ?

Anne Sophie Turion : Mon nouveau solo Happy End va être présenté dans la cadre du festival Actoral à Marseille. J’y imagine un voyage que je n’ai pas fait au Danemark, le « pays du bonheur » selon tous les classements. C’est une investigation sur la manière dont on peut voyager de façon mentale à travers la fenêtre de son ordinateur. 

Capucine Vever : Dunking Island est de nouveau présentée dans le cadre de ma prochaine exposition personnelle La peau de l’horizon qui nous entoure, à la Galerie Eric Mouchet du 03 septembre au 08 octobre 2022. Je débute également un travail sur un nouveau projet de film, avec le Centre d'art de Flaine, dans les Alpes, qui s'intéressera au changement de représentation qui s’opère sur la haute montagne du fait de la fonte du permafrost. 

L'Institut français et les artistes

Capucine Vever a bénéficié du programme des Résidences Sur mesures + de l’Institut français. En savoir + sur ce programme 

 

Anne-Sophie Turion a été lauréate de la Villa Kujoyama en 2022. En savoir + sur les résidences à la Villa Kujoyama

L'institut français, LAB