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Rencontre

Christophe Hutin

Replacer l’humain au cœur de l’architecture et de l’urbanisme

Depuis plus de 20 ans, Christophe Hutin porte une réflexion critique sur la fabrication de la ville et ses logiques d’exclusion. Son souhait : aider les habitants à reprendre la main sur leur environnement bâti pour mieux trouver leur place dans la ville. L’architecte représentera la France à la 17e biennale internationale d’architecture de Venise 2020, placée par Hashim Sarkis sous le thème du « Comment allons-nous vivre ensemble ? ».

Mis à jour le 08/01/2020

5 min

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Christophe Hutin
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©Rodolphe Eischer

Au début de votre carrière, vous avez vécu dans un township à Soweto, en Afrique du Sud. Comment cette expérience a-t-elle influencé votre démarche ?

Je me suis installé dans ce township, à 19 ans, après avoir manqué le concours de la marine marchande. J’étais le seul Blanc du quartier, ce qui m’a valu d’être régulièrement invité aux mariages le samedi soir. J’ai souvent donné un coup de main aux jeunes mariés qui, dès le dimanche, se mettaient à construire leur foyer, à partir de panneaux de tôle achetés au bord de la route ! En deux heures, les maisons étaient bâties et meublées… Cette expérience m’a bouleversé. À mon retour en France, je me suis inscrit en école d’architecture. L’enseignement que j’y ai trouvé était très éloigné de ce que je venais de vivre, mais ces deux expériences ont conduit à ce que je fais aujourd’hui. L’Afrique du Sud m’a aussi appris que les échecs pouvaient être constructifs et m’a fait décaler mon point de vue sur le monde.

 

L’habitat informel, dont ces townships sont un exemple, peut-il être inspirant pour un architecte ?

L’habitat informel n’est ni un modèle ni un projet en soi. Je ne souhaite à personne de vivre dans une maison en tôle réalisée avec 50 euros. ! En revanche, l’intelligence et la liberté constructive qui sont derrière sont inspirantes : avec très peu de moyens, les gens bâtissent leur cadre de vie. Ils sont maîtres de leur environnement, y compris sur le plan architectural, esthétique et parfois juridique – récemment, des habitants de Soweto ont pu obtenir la propriété collective d’immeubles vacants qu’ils s’étaient spontanément appropriés, grâce au travail d’observation mené par des étudiants toulousains et sud-africains, qui a pu être utilisé en justice. L’autre leçon, c’est qu’avec vraiment rien, ces habitants réussissent à se créer des conditions de vie décentes. C’est exactement l’inverse de la façon dont le logement est aujourd’hui produit en France ! L’idée n’est pas d’établir une hiérarchie, mais ces deux mondes auraient beaucoup à apprendre l’un de l’autre.

 

Comment redonner de la liberté aux habitants ?

Dessiner un logement dans ses moindres détails me paraît autoritaire. Pourquoi les habitants devraient-ils se glisser dans l’idée que l’architecte se fait de leur manière de vivre ? Pour moi, seule une architecture ouverte, simple, qui ne définit pas l’ensemble des prestations, permet l’appropriation. J’essaie de réinventer mon métier en ne finissant pas les projets : aux habitants d’écrire ensuite leur propre histoire. À Bègles, par exemple, nous avons pensé un projet de lotissement vertical, sorte d’étagère pour maisons. Nous avons dessiné une infrastructure en béton : les gens pourraient acheter un volume et bâtir une maison de deux étages, que ce soit avec un architecte ou en autoconstruction. D’un point de vue économique, ce projet permettrait d’acheter en milieu urbain un bien immobilier au prix équivalent d’une parcelle de lotissement éloignée du centre. Ce projet vise l’individualité – à ne pas confondre avec l’individualisme ! – tout en contribuant à une ville plus confortable, plus dense et plus accessible.

J’essaie de réinventer mon métier en ne finissant pas les projets : aux habitants d’écrire ensuite leur propre histoire.

Quelle est la marge de manœuvre pour le concepteur ?

Notre précepte, en tant qu’architecte, devrait être « observer plus, construire moins » en transposant à notre métier le « observer plus, jardiner moins » du paysagiste Gilles Clément. Car mieux on connaît l’existant, plus les réponses peuvent être précises, économes et intelligentes. L’important est de ne pas séparer programmation, conception et exécution. Si l’on adopte une approche transversale, chaque phase peut tirer un bénéfice de l’autre. Il est tout à fait possible de réintervenir sur le programme au moment du chantier – ce que les procédures ne prévoient pourtant pas –, de revenir, en permanence, sur le sens de ce qui est en train de se faire et d’ajuster. L’improvisation n’est pas un palliatif à une erreur ou à un blocage, mais une méthode de conception. Redonnons-nous de la liberté, en suivant une partition mais en prenant en compte les aléas rencontrés en chemin.

 

Vous intervenez sur des opérations qui comptent jusqu’à plusieurs centaines de logements. Quelle est l’échelle pertinente pour penser l’habitat ?

L’échelle du logement, c’est un logement ! Pour moi, « les habitants », ça n’existe pas : je travaille pour « Mme Gomez », « Mme Ramos », etc. À chaque fois, il s’agit d’une proposition individuelle.

 

C’est votre projet « Les communautés à l’œuvre » qui a été retenu pour le Pavillon français de la Biennale de Venise 2020. Quel est le message à retenir de votre proposition ?

Les spectateurs verront des communautés habitantes « à l’œuvre » dans la transformation de leur environnement construit. J’aimerais qu’ils en tirent un point de vue critique à partir de diverses situations vécues en France, en Afrique du Sud, aux États-Unis ou encore au Vietnam. Car la question de l’habitat est universelle. Dans chaque culture, chaque climat, chaque société, des situations éloignées peuvent de façon inattendue apporter des réponses à des sujets qui se trouvent ailleurs. Aujourd’hui, l’habitant est le dernier maillon dans la chaîne de production. L’idée défendue pour Venise est de replacer l’humain au cœur des procédures de fabrication de l’architecture et de l’urbanisme. L’expertise de l’habitant peut être non pas un résultat ou un argument, mais une ressource dans la composition de l’architecture.

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Trois questions à Christophe Hutin
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Le Pavillon français des Biennales internationales d’art et d’architecture de Venise est mis en œuvre par l’Institut français. 

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