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Cinéma

Claire Simon

Je filme avant tout des histoires

D’abord monteuse dans sa jeunesse, Claire Simon est devenue réalisatrice avec pour particularité un intérêt prononcé pour l’anthropologie et le 7e art, présent dès ses premiers courts-métrages, réalisés en autodidacte dès le début des années 1980, puis aujourd’hui au cœur de ses films qui oscillent entre fiction et documentaire. Femme de terrain, elle se rend là où naissent les histoires et les raconte avec poésie et humanité.

Mis à jour le 29/05/2019

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Claire Simon
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Claire Simon
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© Nicolas Guerin

Vous faites aussi bien du documentaire que de la fiction. L’un comme l’autre nous amène à nous interroger sur l’idée de « filmer le réel ». Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Je dirais que le réel, c’est une question que l’on pose au monde, que le film soit documentaire ou non. Je me souviens de cette phrase de Jean-Luc Godard qui disait qu’on filme, finalement, la réalité 24 fois par seconde. Le cinéma a toujours à faire au réel. Par exemple, un acteur qui joue est bien là à un moment donné. En revanche, ce qui est indiscutable avec le documentaire, c’est le fait que ça ait été. La construction d’un documentaire peut être aussi complexe que celle d’une fiction, les spectateurs resteront éblouis par le fait que ce soit vrai. La vérité est une chose bien plus puissante que la vraisemblance.

La vérité est une chose bien plus puissante que la vraisemblance.

L’une des particularités de vos films réside dans ce savant équilibre entre documentaire et fiction. Y a-t-il un moment dans le processus de conception où l’un prend le pas sur l’autre ?

C’est une question que je me pose peu. Je m’intéresse au moment où une histoire apparaît. C’est sans doute pour cette raison que mes documentaires ont parfois l’air de fictions et mes fictions de documentaires...

Le lieu semble être le dénominateur commun à toutes ces « histoires »…

J’ai effectivement cette impression forte que les lieux génèrent des histoires. On voit souvent des films qui ont pour point de départ des personnages ou des actions. En m’intéressant à un lieu, je propose une autre manière de raconter. Surtout, le lieu a l’avantage d’être très prolixe, avec de nombreuses strates d’histoires possibles. Un peu comme une chasse aux trésors.

Récemment, j’ai réalisé Le Village, une série documentaire narrative prenant comme ancrage le village de Lussas, en Ardèche, qui reçoit depuis 30 ans « Les États généraux du film documentaire », un festival impulsé par un villageois. Je trouve que le village est un lieu très propice car c’est un microcosme. On peut y voir diverses personnalités, les relations et les histoires se nouer, se défaire, avancer… C’est tellement prenant qu'au final, on a fait deux saisons, et aussi une version long-métrage.

La jeunesse semble également être pour vous une source d’inspiration, au cœur de Récréations (1992), du Concours (2016), et Premières Solitudes, sorti en 2018. Doit-on y voir une trilogie ?

Cette trilogie est un peu un hasard. La jeunesse est un thème qui m’intéresse bien sûr. Mais qui n’aime pas filmer la jeunesse ? Depuis toujours je pense, la jeunesse fascine, parce que l’histoire n’est pas encore écrite : on la voit en train de s’écrire. Et les enfants cherchent toujours une histoire, déjà racontée ou à se raconter, pour passer un moment ensemble. C’est ce qu’on voit dans Récréations : des enfants à la recherche d’une histoire qui fonctionne.

Pour Premières Solitudes, j’ai été invitée à filmer avec ces jeunes lycéens d’Ivry qui suivaient l’option cinéma et ne se voyaient donc qu’une fois par semaine. Ils ne se connaissaient pas très bien et j’ai trouvé que ce serait intéressant de les voir discuter entre eux. Je leur ai donc demandé de se raconter des choses qu’ils ne s’étaient pas encore dites. Pour lancer l’échange, j’ai simplement amené le mot « solitude » : quelle a été leur expérience de la solitude ? Cette question a déclenché de manière très spontanée beaucoup de discussions, de récits de vie. On était supposé faire ensemble juste un court-métrage. C’est finalement devenu un long-métrage documentaire.

Le cas du Concours était différent. J’ai longtemps travaillé à la Fémis et j’avais envie de montrer le jugement auquel on soumet les jeunes. Qui n’a jamais été confronté à ce type de défi, de sélection ? En prenant l’exemple de ce concours d’entrée d’école de cinéma, on avait la chance de pouvoir raconter ce processus dans un langage accessible à tous les spectateurs.

The competition (Le concours ) ( trailer )
Le concours ( bande annonce )

Vous avez récemment tourné aux États-Unis pour y présenter Le Concours. Que pensez-vous de la représentation du cinéma français à l’étranger aujourd’hui ?

Les États-Unis sont un bastion où le cinéma français pénètre difficilement, un pays très protectionniste dans ce domaine. Ce qui m’a frappée, c’est qu’ils connaissaient très peu le cinéma français ; et que de notre côté, on ne connaît pas très bien non plus le cinéma documentaire américain. Ce qui signifie que malgré la mondialisation, ne circulent finalement que les œuvres très soutenues financièrement ou un peu « Block Buster ».

Vous êtes engagée en faveur d’une meilleure représentation des femmes dans le cinéma, un milieu connu pour être particulièrement masculin. Vous qui avez commencé dans les années 1980, comment avez-vous vu la place des femmes évoluer ?

Les femmes sont beaucoup plus nombreuses aujourd’hui, et c’est fantastique. Avant, les femmes étaient cantonnées, pour les actrices, au rôle de poupées et, derrière la caméra, à celui de « script-girls » – perçu comme un métier de secrétaire – ou de monteuses – car pour les hommes, le montage se rapprochait de la couture. Désormais les femmes regardent, alors qu’elles étaient regardées. Et leur regard change beaucoup de choses.

Désormais les femmes regardent, alors qu’elles étaient regardées. Et leur regard change beaucoup de choses.
Claire Simon
Claire Simon
L'Institut et la cinéaste

Après une tournée aux États-Unis en février 2019 et la remise du prix Institut français-Louis Marcorelles au Cinéma du réel en mars à Paris, Claire Simon a accompagné, en mai 2019, une rétrospective de ses films en Roumanie, présentée dans le cadre de la Saison de la France en Roumanie.

 

La Saison France-Roumanie 2019 (novembre 2018-juillet 2019) est mise en œuvre par l’Institut français et, pour la Roumanie, par le ministère des Affaires étrangères, le ministère de la Culture et de l’Identité nationale, l’Institut culturel roumain, avec le soutien des ambassades de France et de Roumanie, des Alliances françaises et des autres ministères impliqués dans les deux pays.

 

En savoir + sur la Saison France-Roumanie 2019

L'institut français, LAB