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Davy Chou

C’est rétrospectivement que je m’aperçois que ma démarche visait, par-delà une portée artistique, à renouer avec ma propre histoire.

Fer de lance de la renaissance du cinéma cambodgien, à la fois en tant que producteur et réalisateur, Davy Chou est l’auteur d’une œuvre multi-récompensée abordant tour à tour le passé troublé du Cambodge, les mutations socio-économiques du pays, ainsi que l’élan d’une jeunesse tournée vers des lendemains fantasmés. Son dernier long-métrage, Diamond Island, a reçu le Prix SACD de la Semaine de la Critique, au festival de Cannes en 2016.

Mis à jour le 03/05/2021

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Davy Chou
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Davy Chou © Jacky Goldberg

D’où est né votre goût du cinéma ?

Tout est parti d’un appétit pour les films d’action des années 90. Puis à 12 ans, j’étais décidé à voir en salle Seven (1995, David Fincher). Comme j’avais oublié ma carte d’identité, il m’a été impossible de prouver que j’avais l’âge requis pour assister à la séance. Par dépit, je suis allé voir un autre film, à l’affiche séduisante, mais dont je ne connaissais rien : Heat (1995, Michael Mann). C’est au contact de cette œuvre que j’ai contracté « le virus de la cinéphilie ». Virus qui m’a conduit à dévorer durant toute mon adolescence, à la Bibliothèque Municipale en face de chez moi, des biographies d’acteurs, des livres sur l’histoire du cinéma, et de nombreux films en VHS.

 

Comment êtes-vous passé de cette curiosité passionnée à la réalisation ?

On pourrait croire qu’il y a une transition naturelle entre regarder des films, et passer derrière la caméra. Il n’en a pas été ainsi me concernant. Malgré ma « cinéphagie », je ne m’étais jamais vraiment projeté dans la réalisation de films. Le déclic a eu lieu au lycée, dans un atelier où mon professeur décortiquait la mise en scène du cinéma d’Hitchcock. C’était une approche analytique nouvelle, qui m’a ouvert de nouveaux horizons. Avec quelques amis, on s’est amusé à tourner des œuvres collectives, puis j’ai tourné mon premier court-métrage en 2007, « Le Premier Film de Davy Chou ».

 

Pourquoi avoir abordé l’engloutissement de l’âge d’or du cinéma cambodgien dans votre premier documentaire, Le Sommeil d’Or (2012) ?

À l’origine du film, il y a un lien de parenté. Mon grand-père maternel, Van Chann, était un producteur majeur à l’époque de l’émergence du cinéma cambodgien. Ce qui était une industrie neuve et excitante dans les années 60 et au début des années 70, a été ravagé par l’arrivée des Khmers Rouges au pouvoir. Accusés d’être gangrénés par l’esprit impérialiste, lorsqu’ils n’étaient ni exilés ni morts de faim ou de maladie, les artistes étaient souvent exécutés. Ainsi, plus de 400 films ont été perdus.

À 25 ans, je me suis aperçu que je méconnaissais autant l’histoire de mon aïeul que celle de la cinématographie cambodgienne. Mû par l’envie d’en apprendre plus sur mon passé familial et ce pan du cinéma, je me suis rendu pour la première fois dans mon pays d’origine en 2009. J’avais pour ambition de tourner un film sur Van Chann, le fondateur du plus grand studio de production cambodgien des années 60 et 70. Mais au fil des rencontres, ce projet s’est transformé, et est devenu une œuvre sur la mémoire et la persistance d’un patrimoine national qu’on a voulu réduire en cendres. Pour retrouver les vestiges de ce trésor, j’ai recueilli les témoignages d’une actrice, de réalisateurs, et de passionnés. Assemblés, nos échanges ont donné naissance à Le Sommeil d’Or.

Mon travail sur la mémoire et la mutation du Cambodge, en même temps qu’il s’inscrit dans un renouveau du cinéma national, est un travail personnel sur une histoire que j’ai longtemps méconnue.

Dans vos deux œuvres postérieures de fiction, Cambodia 2099 (2014) et Diamond Island (2016), vous prenez pour décor l’Île de Diamant située sur les bords du Mékong, au Cambodge. À quelle fin ?

J’avais déjà tourné un plan sur cette île à la fin de Le Sommeil d’Or. À l’époque, ce projet pharaonique de ville futuriste, présenté comme l’irrésistible vitrine du Cambodge de demain, n’était que terre, route et ébauche d’édifice. Le Sommeil d’Or terminé, je suis rentré en France avec un sentiment d’inaccompli. J’ai alors décidé de retourner au Cambodge pour tourner une œuvre sur la jeunesse du pays. On était en 2013 et j’ai été frappé par la métamorphose de l’Île de Diamant. En un laps de temps qui me paraissait infime, elle était devenue un lieu de rendez-vous populaire pour la jeunesse. Il y avait quelque chose de surréaliste et d’étrangement poétique dans le kitsch des décorations et l’architecture des bâtiments neufs. J’ai tout de suite compris que je devais, à nouveau, venir filmer ici. Cela a d’abord fait naître Cambodia 2099, un court-métrage dans lequel deux amis échangent sur leurs rêves respectifs. Puis Diamond Island, qui entraîne le spectateur aux côtés d’un jeune campagnard parti travailler comme ouvrier sur le chantier de l’île. Ce complexe immobilier est sorti de terre à partir de rien. Espace sans histoire et véritable paradis artificiel à destination des riches du pays, il est un symbole d’une certaine idée de la modernité et d’une rupture volontariste et brutale avec les plaies du passé.

 

Quoique sous des angles différents, vos deux longs-métrages traitent de l’oubli. Aborder cette thématique était-il un moyen de travailler l’« amnésie » de vos propres racines ?

En effet. Mais Le Sommeil d’Or et Diamond Island ont eu pour point de départ un désir intuitif, « pré-réflexif ». C’est rétrospectivement que je m’aperçois que ma démarche visait, par-delà une portée artistique, à renouer avec ma propre histoire. Mes parents parlaient peu de leur nation d’origine, où ils ont perdu beaucoup de proches. Ils préféraient se tourner vers l’avenir. J’ai donc grandi sans rien connaître de la culture cambodgienne, ou presque. Ce savoir était cloîtré derrière une porte fermée à double tour. En grandissant, j’ai voulu voir ce qui se cachait derrière. Et le cinéma m’a aidé.

 

Diamond Island a reçu le Prix SACD de la Semaine de la Critique 2016. Qu’est-ce-que cela représente pour vous ?

Une immense fierté. Présenter le film à Cannes était à la fois un objectif et un honneur. Au Cambodge, dans un contexte de renouveau du cinéma local, le film a pu être diffusé dans plusieurs multiplexes. J’espère que cette exposition de Diamond Island pourra encourager la jeune scène cinéaste locale, en prouvant qu’un film d’auteur sur le présent du Cambodge, avec des acteurs cambodgiens, et dans un décor cambodgien, peut susciter de l’intérêt hors des frontières.

 

Travaillez-vous actuellement sur un nouveau projet ?

Avec la société de production Anti-Archive que j’ai co-fondée au Cambodge en 2014, et avec le soutien de l’Institut Français, nous venons d’achever la production de White Building, un premier long-métrage de Kavich Neang qui devrait sortir cette année. Kavich a été formé par Rithy Panh, qui a ouvert la voie pour que les cinéastes cambodgiens puissent s’exprimer aujourd’hui. En tant que réalisateur, je suis actuellement en repérages pour un film qui se déroulera en Corée du Sud. Il s’agira d’une fiction, inspirée de l’histoire d’une amie. C’est un projet qui me tient à cœur depuis de nombreuses années. J’espère que le contexte sanitaire nous permettra de tourner d’ici la fin de l’année.

Nuit des idées 2021 - Entretien avec le réalisateur Davy Chou
Nuit des idées 2021 - Entretien avec le réalisateur Davy Chou
L'Institut français et l'artiste

Davy Chou a été soutenu dans le cadre de l’Aide aux cinémas du monde pour ses films Diamond Island et White Building. Ce programme de l’Institut français apporte son soutien à des cinéastes étrangers sur des projets de films en coproduction avec la France, qu’il s’agisse de longs métrages de fiction, d’animation ou de documentaires de création.

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Davy Chou a participé à la Nuit des idées 2021. Rendez-vous annuel consacré à la libre circulation des idées et des savoirs, la Nuit des Idées est coordonnée par l’Institut français.  

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L'institut français, LAB