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Donatien Aubert

La modernité a conféré aux artistes le rôle d’anticipateur des changements sociétaux.

Donatien Aubert est artiste, chercheur et auteur. Ses travaux théoriques et plastiques portent sur l’héritage des paradigmes cybernéticiens, et leur résilience dans l’écologie et le transhumanisme. Il expose son installation Les Jardins Cybernétiques (2020) à CHRONIQUES, la Biennale des Imaginaires Numériques.

Publié le 19/11/2020

5 min

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Donatien Aubert
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Donatien Aubert © DR

Vous êtes artiste, auteur, chercheur. Quel a été votre parcours, depuis vos études à l’École nationale supérieure d'arts de Paris-Cergy (ENSAPC) jusqu’à votre thèse de littérature comparée à La Sorbonne ?

J’ai fait le choix de l’École nationale supérieure d'arts de Paris-Cergy pour son enseignement transdisciplinaire, ouvert à des pratiques artistiques récentes et liées à la programmation, comme les arts numériques. Cette école avait déployé un atelier de recherche et de création appelé Objet Non Standard, atelier dans lequel nous créions des œuvres réalisées en partenariat avec des scientifiques. J’y ai effectué ma première collaboration art-science avec le Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France (C2RMF). Puis, j’ai réalisé un post-master à l’EnsadLab, le laboratoire de recherche en art et en design de l'École nationale supérieure des Arts Décoratifs (EnsAD), avec Spatial Media, un programme de recherche dédié à la création d’environnements 3D. Cela m’a permis de participer à des projets de recherche et de collaborer avec des scientifiques comme Alain Berthoz.

En parallèle, j’ai écrit une thèse au sein d’un laboratoire d’excellence spécialisé dans les humanités numériques, l'Observatoire de la Vie Littéraire. L’épistémologie, l’histoire de l’art et l’histoire des techniques me passionnent : examiner les conséquences anthropologiques de l’intégration d’une nouvelle technique au sein d’une culture est fascinant selon moi. Le croisement de ces intérêts a une importance structurante dans mon travail. La modernité a conféré aux artistes le rôle d’anticipateur des changements sociétaux. Or, pour comprendre la société contemporaine, qui est très complexe, il faut s’intéresser à de nombreux champs de connaissance et de compétence.

Le numérique bouleverse-t-il notre identité ?

Le numérique transforme notre rapport au monde mais ne nous change pas fondamentalement : les technologies numériques révèlent davantage les saillances de nos identités qu’elles ne les bouleversent. Les idéologies du dépassement de l’être humain par le développement technologique relèvent du fantasme : notre compréhension de la cognition humaine reste encore très limitée. Croire en sa supplantation imminente par une intelligence artificielle générale relève d’une méconnaissance profonde de l’état actuel de développement des neurosciences et des sciences cognitives.

Qu’est-ce ce que la réflexion théorique apporte à votre pratique artistique ?

La théorie est consubstantielle à mon travail. Mes sculptures, mes installations, mes vidéos, mes programmes immersifs sont pensés au gré de projets qui nécessitent un socle théorique sérieux pour pouvoir être concrétisés. Les techniques de création numérique supposent une compréhension des processus logiques impliqués : cette connaissance permet aussi de développer en retour un regard critique sur les logiciels utilisés et de développer ainsi des œuvres originales. Les œuvres d’arts numériques étant onéreuses à produire, cela me permet aussi de trouver des partenaires pour financer mes projets, comme les incubateurs ZINC et SECONDE NATURE qui produisent Les Jardins Cybernétiques.

Le numérique transforme notre rapport au monde mais ne nous change pas fondamentalement : les technologies numériques révèlent davantage les saillances de nos identités qu’elles ne les bouleversent.

Vous avez travaillé avec Roman Hossein Khonsari, chirurgien maxillo-facial à l’hôpital Necker-Enfants malades, sur des modélisations en imagerie 3D de plusieurs crânes fracturés. Expliquez-nous cette relation art-science. 

J’ai rencontré Roman Hossein Khonsari au cours d’une conférence que je donnais au Palais de Tokyo. Je présentais un environnement numérique resituant l’histoire des techniques de représentation tridimensionnelle. À l’issue de la conférence, en discutant avec Roman, nous avons constaté que nous partagions des expertises 3D techniques semblables sur le plan de la visualisation et de la modélisation 3D. En 2017, nous avons réalisé ensemble l’installation La Torre dell’anima, créée à partir de tomographies anonymisées. Le but n’était pas de créer des « memento mori », car tous les patients ont survécu. Nous souhaitions montrer comment le corps est soigné à l’époque contemporaine et jusqu’à quel seuil il peut être modifié à cette fin. L’installation confronte l’enregistrement topographique des fractures des patients à la mémoire des événements ayant conduit à leur traumatisme, en reconstituant leurs circonstances probables. Puis, les tomographies sont imprimées en 3D. On retrouve les circonstances de chacune des fractures racontées par des scènes présentées à l’intérieur de la boîte crânienne. Ces mêmes scènes sont reconstituées à échelle 1:1 dans un environnement conçu pour la réalité virtuelle, dans lequel le spectateur est amené à traverser les boîtes crâniennes qui prennent la dimension de cavernes.

Vous exposez au sein de l’exposition collective Eternité présentée par la biennale CHRONIQUES, du 12 novembre 2020 au 17 janvier 2021. Comment la problématique de cette exposition, trouve-t-elle écho avec votre travail ? Qu’allez-vous y exposer ? 

La modernité technoscientifique a bouleversé le rapport que nous entretenons avec nous-mêmes, la vie et les milieux au sein desquels elle s’insère. Face à la gravité des enjeux, de nombreuses techniques de régulation environnementale ont été mises au point. L’installation présentée à CHRONIQUES, Les jardins cybernétiques, met en scène les manières par lesquelles il est envisagé aujourd’hui de mettre les technosciences au service de la régulation environnementale. L’installation comprend un court-métrage en images de synthèse qui resitue l’ensemble de ces transformations. Elle incorpore également trois sculptures interactives, des « chrysalides » d’inox où sont cultivés des végétaux, perturbés en fonction de la proximité des spectateurs. Une promenade de cinq heures dans une vingtaine de parcs et jardins parisiens, est diffusée en accéléré par un panneau LED où se télescopent des jardins réguliers, anglo-chinois, modernes et postindustriels. Enfin, un bouquet imprimé en 3D rassemble des plantes disparues entre l’avènement de la révolution industrielle et maintenant.

Quels sont vos prochains travaux ? 

Je fais partie des seize lauréats de la commande photographique nationale du Centre national des arts plastiques (Cnap), Image 3.0, en partenariat avec le musée du Jeu de Paume. La restitution se fera à l’automne 2021. Je travaille également sur un projet de court-métrage combinant prise de vues réelle et images de synthèse qui recontextualisent les écrits de polymathes comme Leibniz. Lui et tant d’autres ont vu dans les mathématiques, l’algèbre et la logique, les moyens de créer une langue artificielle. Parce qu’elle évacuerait les polysémies et les périphrases, ils étaient persuadés que son usage garantirait la paix entre les peuples. Le film nous transporterait dans leur imaginaire, tout en montrant la permanence de cette utopie et la crise qu’elle traverse aujourd’hui.

L'Institut français et l'artiste

Avec l’installation Les jardins cybernétiques, Donatien Aubert est programmé dans le cadre de Chroniques, la Biennale des Imaginaires Numériques (12 novembre 2020 – 17 janvier 2021), dont l'Institut français est partenaire avec son Focus Arts et créations numériques. 

En savoir + sur le Focus Arts et créations numériques.

L'institut français, LAB