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Eva Medin

J’ai la sensation que les récits permettent de recréer un lien entre les individus et le monde.

Eva Medin est plasticienne et vidéaste. S’intéressant à différents types de mediums, elle crée des univers éthérés qui se distinguent par un travail du son, de la lumière et de la spatialité. Elle expose Le Monde après la Pluie (2020) à CHRONIQUES, Biennale des Imaginaires Numériques.

Publié le 19/01/2021

5 min

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Eva Medin
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© Cité internationale des arts - Maurine Tric

Diplômée du Pavillon Bosio (École supérieure des arts plastiques de Monaco) et de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris, votre pratique artistique est à mi-chemin entre installations immersives, performances, sculptures et vidéos. Expliquez-nous votre parcours.

Au cours de mes études aux Beaux-Arts de Monaco de 2007 à 2011, j’ai développé un vocabulaire plastique en rapport au corps, à la lumière, à la temporalité du plateau de théâtre. À l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris de 2011 à 2013, lors de ma spécialisation en scénographie, j’ai exploré l’art vidéographique que j’utilise aujourd’hui. Ma sensibilité pour les installations immersives est à la fois liée à mon rapport au théâtre et à la vidéo. Je travaille principalement in situ en me questionnant sur la lumière, l’espace, le déplacement des visiteurs et le rapport à la temporalité. Je cherche à créer des installations qui puissent être partageables de façon intuitive, qui passe par la médiation de tous les sens et qui impliquent le corps des spectateurs dans leur appréhension des œuvres.

Vous êtes née et avez grandi au Brésil. Votre père était tenancier d’un café-théâtre où se produisaient des spectacles de mimes. En quoi votre environnement familial a-t-il inspiré votre travail ?

Il y a peut-être un lien entre mon travail et les spectacles de mimes de mon enfance. Le mime m’intéresse beaucoup car il engendre un rapport au corps, à la communication non verbale. Le propre du mime est d’incarner des personnages pour parler de sujet qui ont une portée universelle, immédiate et accessible. L’expressivité de la posture physique crée une communication interindividuelle, et a un pouvoir fort de subversion.

Par ailleurs, ma mère est restauratrice d’objets d’art. Je ne me sens pas complètement éloigné de cette idée de réparation :  je pense que l’art peut avoir un grand pouvoir réparateur. Il apporte en effet une nouvelle compréhension du monde et peut contribuer à mon sens et à déconstruire le récit ambiant (comme celui du capitalisme prônant le progrès et la compétition) et à ouvrir de nouvelles perspectives plus justes et plus enviables pour l’humanité.

La science-fiction est un genre récurrent dans vos œuvres, tant dans le vocabulaire employé que dans l’esthétisme. Vous créez des univers futuristes qui questionnent la survie de l’espèce humaine comme dans Storm Station en 2018. En quoi la science-fiction influence-t-elle votre travail ? Quels messages souhaitez-vous faire passer dans vos œuvres ?

La science-fiction m’intéresse en tant que genre intrinsèquement politique qui a la capacité de soulever des problématiques écologiques, sociétales, anthropologiques… Elle permet de donner une lecture critique de notre époque en passant par la fiction. Les récits d’anticipation extrapolent les tendances du présent en forçant le trait pour en montrer les dérives.

Dans Storm Station, présenté lors des Nuits Blanches en 2018,  je mets en scène un explorateur du ciel et des mers afin de questionner cette figure et prendre de la distance avec le symbole du conquérant. Au lieu de montrer un homme qui est dans la maîtrise, la puissance, le progrès, j’ai cherché à montrer un corps qui est complètement dans la fragilité et l’inaction.

Cela me permet de créer un nouveau récit basé sur l’empathie, afin de questionner les enjeux d’évolutions de nos sociétés et l’ambiguïté à la fois belle et absurde de notre condition : notre infini désir de conquête et notre grande fragilité.

La science-fiction m’intéresse en tant que genre intrinsèquement politique qui a la capacité de soulever des problématiques écologiques, sociétales, anthropologiques…

Vous exposez votre œuvre Le Monde après la Pluie (2020) à CHRONIQUES, Biennale des Imaginaires Numériques. Parlez-nous de cette installation : que raconte-t-elle ?

Il s’agit d’une fable chorégraphique. Elle se compose d’une vidéo et d’une série de sculptures qui parle de métamorphose et de mutation. Cette œuvre est inspirée du livre de Philippe Curval Le Monde après la Pluie (1997) et d’une peinture L’Europe après la pluie (1942) de Max Ernst. Le livre donne une vision assez prophétique de ce que nous avons vécu cette annéee : il parle d’une Europe complètement confinée, refermée sur elle-même où une minorité de personnes vit dans un monde climatisé et où le reste du monde, considéré comme des immigrés, vit dans la chaleur. Cette œuvre a été le point de départ de ma réflexion parce qu’elle propose une alternative à ce monde inégalitaire et montre la possibilité d’un renouveau.

Dans cette œuvre, vous rapprochez scénographie, fabrique du cinéma et littérature d’anticipation. Comment ces trois disciplines se combinent-elles ?

La notion d’hybridation est au cœur du film. Elle est aussi présente dans le langage que je développe et dans les procédés de travail que j’aime explorer. Dans ce film il est question d’un changement d’état que l’on retrouve dans le corps du danseur mais aussi dans les sculptures qui jalonnent le parcours, avec des jeux de résonances permanents.

Concrètement il s’agit un dispositif assez minimaliste qui rappelle le plateau de théâtre : on y voit un corps costumé et filmé sur un fond noir. Toute la vidéo est basée sur le rapport entre les mouvements chorégraphiques, l’évolution du costume et les bruitages qu’ils génèrent. L’esthétique évoque certains films de science-fiction des années 1980, comme à La mouche de David Cronenberg qui fait partie de mes inspirations. Mais elle fait aussi référence à un certain cinéma fantastique comme La Belle et la Bête de Cocteau ou Le magicien d’Oz.

« En quoi la fiction peut-elle nous permettre de nous réapproprier notre futur ? » Ce questionnement est au cœur de votre travail. Dans quelle mesure vos œuvres répondent-elles à cette problématique ?

Nous vivons dans un monde où s’opère une fermeture des imaginaires. Créer des mythes et des fables contemporaines c’est chercher à réinventer le réel. Les récits d’anticipation sont ainsi un pessimisme actif : ils ouvrent des possibles.

Dans les formes narratives que je propose, je valorise l’ambiguïté, l’hybridation, et cherche à laisser au maximum ouverte l’interprétation et le libre arbitre du spectateur.

Je crois beaucoup en la capacité des récits à nous permettre de nous réapproprier notre futur et surtout, d’imaginer ses possibles. J’ai aussi la sensation que les récits permettent de recréer des liens entre les individus et le monde, entre les individus entre eux. 

Quels sont vos projets à venir ?

Je viens d’être lauréate lauréate du Prix des Amis du Palais de Tokyo 2020. Grâce à ce prix, je prépare pour 2021 une exposition personnelle au Palais de Tokyo.

Par ailleurs, si la situation le permet, je serais en résidence en Ecosse afin de travailler sur un docufiction que je souhaite tourner au Faslane Peace Camp : un des plus anciens camps de paix du monde. Sur ce site une petite dizaines d’activistes se battent contre la base sous-marine nucléaire implantée dans la baie de Faslane.  Ce lieu et le combat de ces gens, tout comme les ZAD, ont à mon sens des réponses à apporter quant à la construction du monde de demain.

L'Institut français et l'artiste

Avec Le Monde après la Pluie (2020), Eva Medin a été programmée dans le cadre de Chroniques, la Biennale des Imaginaires Numériques (12 novembre 2020 – 17 janvier 2021), dont l'Institut français est partenaire avec son Focus Arts et créations numériques. 

En savoir + sur le Focus Arts et créations numériques.

L'institut français, LAB