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Filippo Meneghetti

En tant que cinéaste, je veux représenter le monde dans sa complexité par la production d’images qui reflètent notre réalité.

Réalisateur italien résidant en France, Filippo Meneghetti est l’auteur de Deux (2020). Un premier long-métrage audacieux et mesuré, portant à l’écran une passion secrète entre deux femmes d’âge avancé. Ce drame intimiste pensé comme un thriller représentera la France à l’Oscar 2021 du Meilleur Film International.

Mis à jour le 08/02/2021

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Filippo Meneghetti
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D’où est né votre appétit du cinéma ?

Je n’ai pas grandi avec les salles obscures. C’est une passion qui m’a été communiquée par deux proches durant mon adolescence. Entre mes 16 et mes 18 ans, ce tandem s’employait à m’ouvrir les portes du septième art : je piochais dans leur collection VHS, bénéficiais de leur savoir sur tel ou tel réalisateur… Ils n’étaient pas du milieu, simplement des amoureux du grand écran qui avaient à coeur de me transmettre leur flamme. Et ça a marché : c’est à leur contact que j’ai réalisé que le cinéma pouvait être une voie intéressante.

Mon cycle de lycée terminé, je me suis envolé pour New York. J’avais soif de nouveauté, et envie de parcourir le monde. J’étais serveur tout en orbitant, à mes heures libres, autour de plateaux de tournages étudiants. Courant 2001, je suis retourné en Italie afin de suivre des cours en école de cinéma. Je me suis ensuite inscrit à l’université La Sapienza de Rome : j’y prenais des cours d’anthropologie afin d’en apprendre plus sur la manière dont chacun perçoit le monde. À l’époque j’accumulais les expériences en travaillant sur des tournages comme assistant. C’était une étape nécessaire, afin d’être certain de vouloir passer derrière la caméra - ce que j’ai fait à 30 ans, en tournant mon premier court-métrage, L’Intruso (2012). Le film avait été présenté au Festival Premier Plans d’Angers et récompensé par le prix du public. Jusqu’alors mon activité de cinéaste avait quelque chose d’abstrait. Tout à coup elle prenait corps, ça devenait réel.

L’appréhension de l’immigration pour L’Intruso (2012), l’angoisse des puissances occultes dans La Bête (2017), et une homosexualité clandestine concernant Deux (2020). Existe-il un fil rouge entre vos trois films ?

Mes deux courts-métrages, L’Intruso et La Bête, forment un diptyque sur la peur. La manière dont elle s’insinue, se répand, impacte les destinées individuelles. Deux aborde aussi ces problématiques puisque son axe central est l’autocensure, qui traduit toujours une forme de crainte. La peur est un thème que j’ai traité à plusieurs reprises mais avec différents outils, pour exhumer un enfoui individuel et collectif, et l’interroger à l’écran.

Deux se propose-t-il d’éclairer une zone inexplorée du cinéma : le désir lesbien entre deux femmes mûres ?

En tant que cinéaste, je veux représenter le monde dans sa complexité par la production d’images qui reflètent notre réalité. Or j’ai eu le sentiment qu’il y avait un manque à combler dans notre paysage audiovisuel, mais peut-être pas tant concernant l’homosexualité féminine que du point de vue de l’amour, et des relations sexuelles, entre personnes âgées. Nous vivons dans une société obsédée par la jeunesse qui érige des canons de beauté exerçant une pression problématique. Il me paraissant important d’aller à l’encontre de cette dynamique, en orientant la caméra vers des personnes du troisième âge. Sans maquillage, ou presque. En gros plan. Afin de regarder la vérité de l’âge en face, mais aussi pour déceler des beautés trop souvent oubliées. Par exemple j’ai toujours été fasciné par les rides, car chacune d’elles porte une histoire. Je me suis dit que cette sensibilité pouvait être partagée.

La peur est un thème que j’ai traité à plusieurs reprises mais avec différents outils, pour exhumer un enfoui individuel et collectif, et l’interroger à l’écran.

Vous mobilisez plusieurs codes anxiogènes propres au thriller dans Deux. Est-ce une manière d’illustrer le poids persistant du coming out au sein de la société française ?

Avec ma coscénariste, Malysone Bovorasmy, nous avions conscience que les codes narratifs du film regroupaient tous les éléments d’un mélodrame. Mais nous souhaitions traiter l’intrigue amoureuse comme un thriller. D’abord parce que c’est un genre que j’apprécie, et que j’avais déjà approché dans mes précédents courts-métrages. Ensuite parce qu’il me paraissait adapté pour communiquer au spectateur les angoisses des protagonistes. Concernant le coming out, bien sûr, nous nous devions d’illustrer la crainte du regard des autres, le jugement de la société…et le sentiment amoureux. L’idée n’était pas de le présenter sous son aspect « fleur bleue », mais comme il est réellement. C’est-à-dire une affection ambiguë, contradictoire, et parfois obsessionnelle. Le thriller permettait de travailler efficacement ces palettes d’émotions.

Prendre à bras-le-corps une thématique aussi spécifique, voire taboue, que le grand âge couplé à un amour homosexuel féminin a-t-il freiné le financement du film ?

En premier lieu, c’est la représentation d’une histoire entre personnes mûres qui a fait obstacle. Ensuite l’homosexualité. Et ensuite encore la lourdeur d’un sujet tel que la maladie. Cela faisait beaucoup. Nous avons passé 5 ans à demander des financements auprès de commissions. Cette recherche s’est accompagnée d’une réécriture perpétuelle du scénario. Mais nous sommes parvenus à trouver des fonds sans abandonner son noyau dur. C’est une vraie victoire.

Les difficultés de financement ont-elles impacté le tournage ?

Inévitablement. Seulement 5 semaines avant son démarrage nous avons réalisé que nous n’aurions pas assez d’argent pour filmer l’intégralité des scènes. Il a fallu faire des choix, couper des séquences. Nous avons filmé sur une durée de 31 jours, entre la région Occitanie pour les extérieurs, et des studios luxembourgeois pour les intérieurs. Autant dire que chaque journée comptait.

Malgré un parti pris scénaristique risqué, le film a été multirécompensé, du Festival Premiers Plans d’Angers jusqu’aux Oscars 2021 où il représentera la France. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

J’ai reçu ces honneurs comme de grands cadeaux. J’observe mon film grandir et voler de ses propres ailes, un peu comme on verrait un enfant faire ses premiers pas dans le monde. À l’origine, j’avais pensé Deux comme un hommage au duo qui m’a introduit au cinéma. C’était un geste privé, en quelque sorte. J’ai été touché de voir que cette démarche intime puisse toucher aussi largement. En France, mais aussi à travers le monde puisque le film a été distribué dans une vingtaine de pays. Par ailleurs j’ai été ému qu’un Italien soit sélectionné par le Centre national du cinéma et de l’image animée afin de représenter la France, qui est mon pays d’accueil depuis peu. Je le perçois comme un signe d’ouverture.

Commencée en février 2020, la diffusion de Deux avait été stoppée pour cause de confinement. Peut-on espérer retrouver le film en salles prochainement ?

La pandémie laisse planer le doute. Deux était censé ressortir dans les salles françaises fin 2020… Mais c’était sans compter sur un second confinement. Impossible de dire si le film pourra bientôt être à nouveau diffusé. Je sais néanmoins que les distributeurs ont cette volonté. Reste à croiser les doigts.

L'Institut français et le réalisateur

Deux est diffusé à l'international par l'Institut français. L’Institut français propose un catalogue de plus de 2 500 titres permettant au réseau culturel et à ses partenaires de diffuser des films français dans le monde.

En savoir + sur IFcinéma

En 2020 Deux faisait partie de la Sélection du Festival Premiers Plans d'Angers, un rendez-vous emblématique dont l’Institut français est le partenaire à l’International. L’édition 2021 du festival Premiers Plans d’Angers s'est déroulée du 25 au 31 janvier.


 

L'institut français, LAB