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Floy Krouchi

Travailler sur la musicalité interne des sons, révéler l’inaudible

Compositrice et instrumentiste, Floy Krouchi s’est inspirée de la musique traditionnelle indienne pour créer une basse électrique augmentée aux propriétés sonores étonnantes : la FKBass. Elle revient sur la relation étroite entre musique et nouvelles technologies, et son expérience de résidence en Inde, où elle était entre décembre et février. 

Mis à jour le 06/04/2020

5 min

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Floy Krouchi
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Floy Krouchi
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© Ann Son Bas

Pouvez-vous nous présenter votre travail de compositrice ? 

Mon travail de compositrice est issu de la tradition électro-acoustique. Il s’intéresse à la musicalité des sons enregistrés, qu’ils soient instrumentaux ou environnementaux, sans hiérarchie. Je compose pour basse solo et électronique, mais aussi pour des petits ensembles. Je compose aussi beaucoup pour la radio et pour la danse. Enfin, récemment, j’ai conçu deux instruments impliquant une technologie plus avancée, la FKbass, sur laquelle nous reviendrons, et la « Sonic Totem » qui est une sculpture sonore interactive. Explorer les nouvelles technologies me permet de réfléchir à de nouveaux processus d’écriture, en privilégiant toujours la musicalité et la poésie : ces nouveaux paradigmes d’écriture rejoignent parfois les anciens, à l’image des procédés aléatoires d’écriture comme le cadavre exquis utilisés par les surréalistes. 

 

Comment en êtes-vous venue à travailler dans ce domaine ? 

J’ai commencé à jouer en autodidacte, puis dans des petits ensembles de jazz. J’ai ensuite co-créé un premier ensemble de musiciennes expérimentales baptisé Mafucage, inspiré par des courants musicaux électroniques assez forts dans les années 1990, avec qui nous avons performé jusqu’en Chine, sur la route du Transsibérien. Notre format était instrumental, mais nous manipulions aussi des bandes magnétiques. J’ai alors commencé à m’intéresser à la matière sonore et sa manipulation. S’en sont suivis une série de remix sortis en vinyles, et des études d’électro-acoustique au Conservatoire de Paris.

En 2003, je suis partie en Inde étudier l’art des ragas. C’est là que j’ai découvert la rudra veena, l’ancêtre de la basse. Considérée comme la mère des instruments à cordes, elle aurait été directement donnée par Shiva. J’ai rencontré là un instrument à quatre cordes, accordé exactement comme le mien. 

 

Vous en avez inventé un nouvel instrument, la FKBass… 

C’est un instrument hybride – électrique et électronique – avec des capteurs intégrés. La FKbass conjugue ma pratique instrumentale, ma pratique électroacoustique et ma découverte de la rudra veena. Elle intègre donc aussi un axe traditionnel/contemporain. C’est en écoutant la rudra veena que je me suis rendu compte que les fréquences basses se développent dans un temps très long et qu’il serait intéressant de traiter le son en temps réel pour révéler les fréquences inaudibles — d’où l’idée d’un hologramme sonore. 

La FKbass est née de la nécessité de faire le lien entre mon instrument et les traitements électroniques en temps réel sur mon ordinateur. J’ai donc travaillé avec le centre Cesare à Reims : ensemble nous avons co-produit la FKBass avec l’idée de pouvoir intervenir dans le jeu directement depuis la basse sans avoir à en sortir pour aller vers l’ordinateur. Si je veux moduler un volume, un filtre, donner une nuance, je peux désormais le faire directement sur mon instrument : les capteurs présents me servent à donner, par le geste, de l’expressivité à l’électronique tout en restant dans le jeu instrumental.

Ce qui m’a le plus nourrie dans la musique classique indienne, c’est l’écoute et la connaissance du son, le rapport au phénomène sonore étant primordial.

Qu’est-ce qui vous inspire dans l’art des ragas, que vous étudiez depuis 2003 ?

À travers mes différents séjours d’études en Inde, de plusieurs mois chacun, au cours de ces dernières années, j’ai constaté qu’il y avait un rapport très fort avec la nature dans la musique indienne. À travers les instruments et la lutherie d’abord, et aussi parce que les ragas sont destinés à être joués à certains moments de la journée ou à certaines saisons, chacun communiquant des émotions spécifiques, liées aux qualités micro-tonales du mode et à l’interprétation de l’artiste. On dit par exemple que les ragas de fin d’après-midi sont plus anxieux, parce que le jour tombe. 

Mais ce qui m’a le plus nourrie dans la musique classique indienne, c’est l’écoute et la connaissance du son, le rapport au phénomène sonore étant primordial. Je suis allée chercher l’essence de ce que la rudra veena avait de plus spécifique, la profondeur du son, la vibration, ses qualités méditatives, et son rapport à la micro-tonalité.

 

Cette micro-tonalité a été au cœur de votre travail en résidence…

La musique indienne passe par ces espaces intermédiaires qu’on appelle des Srutis, les micro-tons. Ils sont fondamentaux car ils rajoutent des couleurs, des nuances aux notes et aux modes utilisés. Le système n’est pas à tempérament égal. Nous avons ainsi travaillé avec Robert Piéchaud, compositeur et ingénieur du son à l’Ircam,qui m’a rejointe pendant trois semaines à Pune, pour modéliser la rudra veena et adapter un module pour la FKBass sur un logiciel de l’Ircam, Modalys. Nous avons également travaillé sur un logiciel qui analyse et décrit en temps réel les comportements de la micro-tonalité, à partir d’une charte que m’avait transmise mon maître, Pandit Hindraj Divékar, qui décrit les 22 Srutis et leurs ratios, et en collaboration avec une association indienne, Baithak. 

 

Et vous avez composé un solo pour FKBass…

J’ai réalisé une série de quatre études : des formes courtes qui permettent d’explorer des aspects musicaux précis en tenant compte des défis technologiques de mon instrument. Deux sont sur la micro-tonalité, une sur les objets sonores que peut générer la FKBass, et la dernière est plus sur le raga, ou plutôt la première partie du raga, l’alap. Je vais maintenant travailler sur une grande pièce à mon retour en France. Elle intègrera une narration, un genre de libretto pour voix/narration poétique autour de ce rapport au son et à l’Inde. Je pense aussi composer pour un petit ensemble, à partir de ces études réalisées durant ma résidence, avec des cordes, un tuba, une voix : je pense que je suis en train de trouver une nouvelle manière de composer avec la FKBass parce qu’elle offre des possibilités quasi orchestrales.

 

Vous avez donné plusieurs concerts à Mumbai, à Pune, à Goa. Comment le public a-t-il réagi aux sonorités de la FKBass ?

J’ai conçu une performance interactive avec le public où je présente rapidement la basse, je joue la pièce, ensuite je montre une vidéo de mon maître à la rudra veena, Pandit Hindraj Divekar, puis je réponds aux questions. À Goa ou à Bombay, une grande partie du public était déjà familière de cette pratique sonore et j’ai fait de très belles rencontres. À Pune, il y avait plus de musiciens classiques, peut-être plus difficiles à convaincre mais qui finalement ont montré beaucoup d’intérêt et d’ouverture au travail de la FKbass. Tout est une question d’apprentissage : les sons, comme les cultures, s’apprivoisent.

Floy Krouchi, Bass Holograms Extended
Floy Krouchi, Bass Holograms Extended
L'Institut français et l'artiste

Dans le contexte de la pandémie du Coronavirus Covid-19, l’Institut français souhaite continuer à vous proposer des portraits, rencontres avec des créateurs de toutes origines, œuvres, portfolios. Nous espérons que ces pages vous apporteront une respiration dans un quotidien confiné.

 

Floy Krouchi a bénéficié, pour sa résidence en Inde, du soutien de l’Institut français, dans le cadre de son programme IFcoopération.

 

Le programme IFcoopération accompagne des structures et des artistes français pour des projets menés conjointement avec des structures et des artistes étrangers. Il peut s’agir de créations communes ou d’actions de transmission (de répertoires, de techniques).

L'institut français, LAB