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Franck Médioni

Charlie Parker est à la mesure de la démesure de New York

Pour le centenaire de la naissance de Charlie Parker, une biographie signée Franck Médioni, l’un des plus grands spécialistes français du jazz, paraît aux éditions Fayard le 11 septembre. Après avoir écrit sur Miles Davis ou John Coltrane, le journaliste a voyagé à New York sur les traces de Charlie Parker, cet oiseau de légende qu’on surnommait « Bird ».

Mis à jour le 09/09/2019

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© Thomas Médioni

Le jazz et l’écriture semblent être moteurs dans votre vie. Comment vous est venue l’envie d’écrire sur le jazz ? Comment les deux se sont-ils liés ?

Le jazz et la littérature sont entrés conjointement dans ma vie. Adolescent, dans l’ennui de ma province, à Sens dans l’Yonne, il y avait les romans — notamment Manhattan Transfer de Dos Passos — et la radio. Le jazz est alors arrivé à moi. J’écoutais France Inter, France Musique… Je crois qu’à partir de ce jour, j’ai trouvé ma fréquence : plus tard, j’ai fait de la radio pour parler de jazz. Par capillarité, j’ai ensuite fini par écrire sur l’objet de ma passion. J’ai eu envie d’aller plus loin dans la compréhension de cette musique et de ce monde urbain des années 1940 et 1950 qui, pour un ado qui a grandi en province, avait quelque chose de lointain, de marginal, et de fascinant.

 

La biographie est un genre que vous ne cessez d’explorer. Qu’est-ce qui vous séduit dans le fait de raconter le destin ou les événements de la vie d’une personne ? 

Avec la biographie, il y a une forme, un cadre, une chronologie dans lesquels, paradoxalement, je me sens très libre. On y fait des travellings et des gros plans. C’est un puzzle multicolore avec des axes différents. On y multiplie les points de vue et les angles afin d’être le plus juste possible, d’inscrire le personnage dans son époque.

Ce qui m’intéresse dans le fait de raconter la vie d’un artiste, c’est autant le processus musical mis en oeuvre, que la fibre humaine. Qu’est-ce qui fait que Charlie Parker, à cette époque-là, s’est mis au jazz ? Et que John Coltrane, dix ans après, transforme cette musique à son tour ? Certes, il y a des déterminismes très forts, mais on est tous mû par un désir. Le hasard a sa part sans tout expliquer. George Gershwin, par exemple, en toute logique, aurait dû devenir un gangster de la mafia juive new-yorkaise. Il rencontre la musique dans la rue, en autodidacte, pour en épouser la trajectoire. Charlie Parker, lui, aurait pu rester ce gamin de Kansas City dans les années 1930, et ne jamais rencontrer la musique. Addie Parker, la mère de Charlie, disait que si elle n’avait pas travaillé la nuit, son fils n’aurait jamais écouté autant de musique et n’en aurait pas fait son métier.

 

Charlie Parker naît à Kansas City, en plein coeur du Missouri et quasiment au centre des Etats-Unis. Comment peut-on se représenter cette époque, les paysages et le contexte dans lequel Charlie Parker grandit ? Que sait-on de son enfance ?  

On considère généralement que le jazz est né au début du XXe siècle dans les années 1920, et 1930, à La Nouvelle-Orléans au sud des Etats-Unis, et que différentes raisons, comme la pénurie de travail ou la fermeture des speakeasy — les bars clandestins de l’époque de la prohibition — ont poussé le jazz et ses musiciens à migrer vers le nord : Kansas City, Chicago et New York. Il suffit de regarder une carte : Kansas City est au coeur de l’Amérique, et de facto un lieu mythique dans l’histoire du jazz, si ce n’est son épicentre. On peut tracer une ligne de La Nouvelle-Orléans à Kansas City, alors en plein essor économique, où tous les grands orchestres de la swing area s’installent. Si Charlie Parker était né à Denver ou Pittsburg, il n’aurait probablement jamais fait de jazz. Il grandit au plus près de cette musique, protégé et encouragé par sa mère, Addie, qui l’élève seule. Son parcours témoigne aussi d’une forme de revanche qui apparaît très bien dans le film Bird, de Clint Eastwood, quand Charlie Parker se fait humilier lors d’une jam session* par Jo Jones, le batteur de Count Basie, qui lui jette une cymbale à ses pieds. À partir de cet événement, Charlie Parker se jure de travailler jusqu’à les surpasser tous.

Si Charlie Parker a peu voyagé, c’est malgré tout l’Europe qui lui a donné sa plus grande légitimité.

Comment pourrait-on résumer son apport au jazz ? La spécificité de son jeu, de sa vision de la musique ?

Le musicien Joe Lovano le dit très bien : “Charlie Parker a sorti le jazz du dancing pour le mettre dans la salle de concert.” Il révolutionne le jazz en termes rythmiques et mélodiques. Ce qui est en jeu, c’est une vélocité, une rapidité qu’on n’avait jamais entendue, ainsi qu’une force de pensée et intelligence dans le mouvement. On ne joue pas seulement du saxophone avec ses doigts, mais avec sa tête. On assiste avec lui à une extension mélodique, à de l’improvisation avec un lyrisme total. Ça chante ! Et c’est d’une extrême maîtrise, même quand on ne sait pas où il va… Son son est un peu sombre, tranchant, à contre-pied du très large vibrato de Sidney Bechet par exemple. Le son de Parker est droit, et plutôt rond. Il propose une rupture rythmique et harmonique, de même qu’on passe du grand orchestre swing au quintet, ce qui définit une nouvelle interactivité entre musiciens. Les solistes, avant, existaient sur quelques mesures. Avec le quintet, le musicien devient roi et affirme pleinement sa singularité.

 

New York occupe une place centrale dans la vie de Charlie Parker. En quoi est-elle définitivement la capitale du jazz ?

Charlie Parker joue une première fois à New York au début des années 1940 parce qu’il fait partie de l’orchestre de Jay McShann. C’est là que la musique vibre… Charlie Parker est à la mesure de la démesure de New York. On y trouve alors deux pôles : le Harlem noir, avec l’Apollo Theater, les grands lieux de danse, le Monroe’s et le Minton’s, qui sert tous les lundis soir, jour de relâche, des repas gratuits aux musiciens qui en profitent pour jouer ensemble et improviser des after hours ; et Broadway avec la 52e rue, rue du jazz, avec notamment l’Onyx.

 

En quoi le jazz et l’histoire de Charlie Parker font-ils écho à notre présent ? Doit-on écouter à travers lui une histoire des luttes ? D’une émancipation ? D’une aspiration à la liberté ?

Le jazz est une clameur, un mouvement d’émancipation sociale. Le jazz s’est construit en réaction au racisme, à l’esclavage et à la haine d’une partie de l’Amérique blanche. Dans les années 1940, même si c’est une musique marginale, le jazz crie haut et fort sa singularité et affirme sa négritude. Charlie Parker parle beaucoup, avec humour d’ailleurs, de la ségrégation. Aussi, en tant qu’amateur de compositeurs classiques comme Jean-Sébastien Bach ou Béla Bartók, Charlie Parker ne voit pas pourquoi sa musique n’accéderait pas à la respectabilité de la “grande” musique blanche. Personne n’a jamais autant respecté et admiré sa musique qu’à Paris. Si Charlie Parker a peu voyagé, c’est malgré tout l’Europe qui lui a donné sa plus grande légitimité.

 

Charlie Parker cache une vraie part sombre. Comment l’avez-vous abordée ?

Si ma biographie a une ambition, c'est de se battre contre la figure du poète maudit et romantique perdu à son art. Certes, Charlie Parker meurt à 34 ans, sa fin est terrible, marquée par une déchéance liée à la drogue et à l’alcool, mais je n’ai pas voulu céder au sordide du récit. Charlie Parker a forcément une part d’ombre qui s’accentue avec les substances. Mais sa vie est aussi beaucoup faite de rires, de frénésie. Il est un personnage de “sur-vie”. Il est sur un fil et puis le fil casse. On l’a appelé “Bird” pour ses envolées lyriques… L’image est assez juste. Charlie Parker déploie ses ailes et se fracasse contre le mur du temps.

 

 

Rencontre avec Franck Médioni
L'Institut français et le livre

Lauréat du programme Stendhal de l'Institut français, Franck Médioni a séjourné à New York en avril-mai 2019. 

Le programme Stendhal permet à des auteurs français ou résidant en France de partir dans un pays étranger travailler à un projet d’écriture en lien avec le pays. En savoir + sur le programme Stendhal

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