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Gérard Garouste

Les légendes m’intéressent, en tant que requête de l’inconscient

Exposé à la National Gallery of Modern Art de New Delhi du 28 janvier au 29 mars 2020, l’artiste français Gérard Garouste, né en 1946, revient ici sur l’ensemble de sa carrière, son intérêt pour les grands mythes de l’humanité et la littérature, qu’il explore à travers une peinture figurative riche en symboles.

Mis à jour le 22/04/2020

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Gérard Garouste
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Gérard Garouste
Crédits
© Bertrand Huet Tutti

Comment avez-vous préparé cette rétrospective qui a retracé l’ensemble de votre carrière ?

Mon activité consiste à travailler dans mon atelier. Je suis face à mes tableaux, et surtout confronté aux sujets de mes tableaux. Par conséquent, ce qui compte pour moi, ce sont mes sujets ! Tout ce qui est extérieur à mon atelier, c’est le rôle des marchands, des conservateurs, etc. Lorsque mon galeriste Daniel Templon m’a dit qu’il organisait l’exposition de New Delhi, j’étais heureux oui, mais je ne m’en suis pas occupé. C’est lui qui a choisi les œuvres de cette rétrospective, en pensant à l’exposition du Centre Pompidou programmée à l’automne 2022, qui se prépare dès maintenant.

 

Avez-vous des attaches particulières avec l’Inde ?

Je voyage peu mais je suis allé souvent en Inde, j’y ai travaillé aussi notamment avec mon association, La Source, à Madras, où nous avons collaboré avec un orphelinat indien. J’aime tout ce qui fait l’Inde : la culture, la mythologie, les religions, l’esthétique, les régions… Il y a un thème qui revient toujours dans ma peinture, c’est « le Classique et l’Indien ». L’Indien de ma peinture est comme l’Indien de Christophe Colomb, qui croyait en allant en Amérique débarquer en Inde : ces Indiens fantasmés sont ma mythologie personnelle, et c’est amusant de recouper cette mythologie avec les véritables Indiens. Je me suis beaucoup nourri des récits des premiers explorateurs partis à la découverte de l’Amérique, qui ont décrit – de façon prétendument scientifique – les Indiens avec la tête au milieu du ventre, ou qui reculaient car ils avaient les pieds dans l’autre sens… Ça m’amuse beaucoup.

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Le Pacte, de Gérard Garouste
© DR
Le Pacte, de Gérard Garouste

Comment l’exposition a-t-elle été reçue par le public indien ?

Le public indien a très bien reçu l’exposition parce que ma peinture est très figurative, très narrative. Elle se nourrit de mythes, de romans comme Le Château de Kafka, le Faust de Goethe, la Bible, la mythologie grecque... Cette ambiance de légendes et de contes parle aussi bien aux adultes qu’aux enfants. Les Indiens, même s’ils font beaucoup de choses abstraites et minimalistes depuis l’Antiquité, ont dans le même temps une culture figurative : il suffit de voir leurs enluminures !

 

Quel regard rétrospectif portez-vous sur votre carrière ?

Je constate, en regardant une rétrospective comme celle-ci, que mes inspirations (Faust, le Classique et l’Indien, William Blake, Don Quichotte, les textes bibliques) donnent l’impression d’une seule et même histoire, d’une seule et même légende, et que je tourne en rond dans cette histoire en en reprenant certains détails. Je pense aux artistes américains et à leur dynamique centrifuge… Ils envahissent le monde ! Moi, c’est le contraire : j’ai une attitude centripète, une spirale qui tend vers un centre, et ce centre est au plus profond de nous-mêmes. Il est de l’ordre de l’inconscient. Les légendes, quelles qu’elles soient, m’intéressent, en tant que requête de l’inconscient. Ce qui est bien dans la peinture, c’est que c’est un peu comme si l’inconscient de l’artiste s’adressait à l’inconscient du public : il y a une sorte de transfert d’inconscient sans mots, qu’on ne pourrait définir, ni moi ni le public. On ne peut qu’imaginer son importance.

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Chartres, de Gérard Garouste
© DR
Chartres, de Gérard Garouste

Quelles œuvres de votre carrière retiendriez-vous ?

Pour moi, il n’y a pas un tableau plus important qu’un autre. C’est comme si vous me demandiez de choisir, à l’intérieur d’une phrase, quel est le mot que je préfère ! J’ai eu plaisir à voir cette rétrospective, cette association de tableaux qui fonctionne comme un conte… Comme si chaque tableau était un mot. L’histoire qui y est racontée est la mienne. Chacun, comme disait le sémiologue Roland Barthes, est propriétaire de ce qu’il voit : ce que je vois est sans doute différent de ce que le public indien voit. On peut ne pas aimer ma peinture, mais je ne crois pas qu’on s’y ennuie.

 

Quelles sont les peintres qui ont été importants pour vous, au début de votre carrière et aujourd’hui ?

Je n’ai rien appris à l’école des Beaux-Arts, car les maîtres ne savaient pas peindre ! J’ai appris à peindre au musée du Louvre, en regardant de très près des tableaux comme le Saint-Louis, roi de France, et un page, du Greco. Pour moi, toute la technique picturale se résume en un seul tableau : L'Enlèvement du corps de Saint Marc du Tintoret. Ça, c’est ma formation ! Mes goûts vont de Francisco de Goya à Diego Vélasquez, en passant par les Hollandais, Frans Hals notamment. Des modernes, j’aime énormément l’esprit de Georgio de Chirico, encore plus subtil que celui de Marcel Duchamp selon moi.

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Les libraires aveugles, de Gérard Garouste
© DR
Les libraires aveugles, de Gérard Garouste

Vous convoquez souvent la littérature dans votre travail. Comment l’associez-vous à votre travail de peintre ?

Ce qui compte, c’est de s’imprégner au maximum des textes, d’être habité, comme je le suis en ce moment par Kafka et Cervantès…, de connaître tout ce qui peut entourer et représenter le personnage de l’écrivain, pour bien comprendre l’œuvre et aussi l’autre dimension, celle qui dépasse la lecture.

 

Vous avez fondé l’association La Source en 1991, qui s’adresse aux enfants, et plus particulièrement aux enfants en difficulté : près de trente ans après sa création, quel regard portez-vous sur cette expérience ?

Dans ma vie professionnelle, deux choses comptent : être entre les quatre murs de mon atelier, face au sujet – pour moi, la peinture est un support, un outil ; l’art pour l’art ne m’intéresse pas, mais l’art au service de quelque chose, voilà ce qui m’intéresse ! –, et mon association, La Source. C’est très important pour moi, plus important même que les expositions. L’avenir des tableaux ne dépend pas de moi, mais des collectionneurs, des conservateurs de musée… En somme, je n’ai rien à voir là-dedans. La Source est le deuxième fruit de mon activité de peintre. Cette association, véritable entreprise collective – nous comptons dix lieux en France —, a pour mission d’apporter l’art à des enfants issus d’un milieu défavorisé. L’idée n’est pas d’en faire des artistes, mais qu’ils s’épanouissent avec l’art. C’est une aventure superbe, et qui me dépasse, car elle est nourrie par l’ensemble des artistes et éducateurs qui travaillent à la Source.

L'Institut français et le projet

Dans le contexte de la pandémie du Coronavirus Covid-19, l’Institut français souhaite continuer à vous proposer des portraits, rencontres avec des créateurs de toutes origines, œuvres, portfolios. Nous espérons que ces pages vous apporteront une respiration dans un quotidien confiné.

 

L’exposition consacrée à Gérard Garouste à la National Gallery of Modern Art de Delhi de janvier à mars 2020 a bénéficié du soutien de l’Institut français.

 

L'institut français, LAB