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Hendrick Dusollier

L'urgence de préserver ce qui va disparaître

Quelques mois après la sortie de son dernier film, Derniers jours à Shibati, le réalisateur Hendrick Dusollier revient sur ses inspirations, ses méthodes de travail et son exigeant parcours de cinéaste à travers le monde.

Mis à jour le 05/06/2019

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© StudioHdk Productions

Titulaire d'une licence d'histoire et d'un diplôme de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, Hendrick Dusollier questionne, depuis 2005, la mutation des villes par le prisme du cinéma documentaire. Après un premier court-métrage, Obras, largement récompensé et diffusé, il s'intéresse à la Chine qu'il étudie dans Babel, avant de filmer la disparition du dernier quartier historique de Chongqing dans Derniers jours à Shibati.

 

Comment êtes-vous venu à la réalisation, et quelle a été la source de votre premier court-métrage, Obras ?

On pourrait presque dire que c'est arrivé par hasard ! J'avais deux passions, l'histoire et l'art, et j’ai d’abord pensé  faire une école de cinéma avant de finalement entrer aux Arts déco, qui m’attiraient par leur ouverture. Pendant mon année d’échange Erasmus à Barcelone, j'ai découvert le vieux quartier de la Rivera, qui m’a fasciné. J'ai commencé à me documenter : j'ai photographié et filmé la vie de ce lieu en train de tomber en ruines, et c’est devenu mon projet de fin d’études. Je me suis installé à Barcelone pour observer la disparition progressive du quartier. À partir de cette matière première et des logiciels 3D, j'ai réalisé Obras. Cette forme de cinéma très artistique me permet d'allier mes passions pour l'histoire et l'art. Alors même que, jusqu'à la finalisation d'Obras, je n'avais pas conscience de faire du cinéma…

L'exploration du monde est l'un des fondements de votre travail. Pourquoi avez-vous eu envie de filmer ces endroits en mutation ?

Il ne s'agit jamais d'une volonté consciente. C’est plutôt une émotion qui surgit face à la découverte d'un monde passé. Je suis d'origine espagnole, j'avais ce rêve de retrouver l'Espagne. Quand je suis arrivé à Barcelone, la culture populaire que j'aimais beaucoup était en pleine destruction. Ma caméra s'est transformée en outil de conservation du présent. D'un point de vue strict, le cinéma consiste à mettre en relation et confronter des personnes avec un contexte et ses problématiques. L'urbanisation est un phénomène majeur à notre époque et il a des conséquences sur tous les aspects de la vie sur Terre. Filmer permet de garder une trace, d'entretenir un attachement à la mémoire : je n'ai jamais la sensation de commencer un film mais seulement l'urgence de préserver ce qui va disparaître.

Ma caméra s'est transformée en outil de conservation du présent.

Votre cinéma semble s'être dirigé vers un style documentaire plus proche du réel dans Derniers jours à Shibati. Comment avez-vous fait évoluer votre travail tout en conservant de manière intacte l'immersion du spectateur ?

Lorsque l'on réalise un film, on ne se rend pas vraiment compte de ce que l'on fait ! Dans Obras, la caméra est, au fond, le personnage principal. Dans Shibati, le spectateur se retrouve à la place du réalisateur. Mais c’est seulement une fois qu’il a été monté que je me suis aperçu que son émotion était plus forte que dans mes films précédents, que j’avais minutieusement construits. La thématique de la ville s'est imposée d'elle-même. Découvrir le monde, observer le réel, le saisir avec une caméra, voilà ce qui m'intéresse – plus que d'écrire un scénario et le tourner avec des acteurs. Capter la vie est une aventure extraordinaire.

Comment tourne-t-on quand on ne connaît pas la langue – comme c’était le cas pour vous, en Chine, pour Derniers jours à Shibati ?

C’est un peu frustrant et on se sent un peu seul ! D’autant que j’ai commencé à filmer sans avoir de traducteur. Les habitants du quartier m’avaient donné leur confiance sans rien savoir du projet. J’ai ensuite été aidé par un ami réalisateur chinois qui a fait l’interprète et qui m’a permis d’expliquer ce que je faisais. Mais d’un point de vue logistique, le tournage a tout de même été compliqué : je ne pouvais pas poser directement certaines questions et aller à l’essentiel. Et c’est seulement à mon retour en France, une fois les prises de parole traduites, que j’ai eu accès à tout ce que j’avais filmé. La traduction a été un moment assez magique.

Je suis en train de préparer la suite de Shibati, mais cette fois je n’y retournerai pas seul. Maintenant que la relation est installée, j'ai vraiment envie d'échanger, de comprendre et de préserver les paroles des habitants. Lorsque l'on réalise un film, on entre dans la vie des gens et l'on prend une réelle responsabilité : le tournage peut modifier durablement certains aspects de leur vie.

Lorsque l'on réalise un film, on entre dans la vie des gens et l'on prend une réelle responsabilité : le tournage peut modifier durablement certains aspects de leur vie.

Souhaitez-vous continuer à faire de la Chine l'une des figures majeures de votre cinéma ?

J'ai découvert la Chine en 2005 grâce à un festival et, à cette époque, elle était très peu évoquée. Jusqu'en 2010, j'y suis allé au moins un mois chaque année : j'ai retrouvé à Shanghai, à une échelle colossale, tout ce que j'avais pu observer à Barcelone. J'ai alors voulu aller plus loin et parcourir toute la Chine avec ma caméra. Plus je découvre le pays, plus j'y passe de temps et moins je le comprends... C’est un endroit très particulier – une autre planète.

Je vais sans doute poursuivre des projets cinématographiques dans la lignée de Derniers jours à Shibati mais j’aimerais aussi réaliser des documentaires d'information. Je travaille pour le moment sur une série de portraits géographiques déclinés en six lieux, aux quatre coins du monde, pour France 5. Une ouverture qui, je l’espère, me donnera l'opportunité de nouvelles aventures, de nouvelles rencontres ?

L'Institut français et la réalisateur

Hendrick Dusollier a reçu en 2017 pour Derniers jours à Shibati le prix Institut français Louis Marcorelles au Cinéma du réel.

 

Derniers jours à Shibati est diffusé à l’international par l’Institut français, qui propose un catalogue de plus de 2 500 films permettant au réseau culturel et à ses partenaires de diffuser des films français partout dans le monde.

 

En savoir + sur le catalogue cinéma.

 

En mai 2019, le réalisateur était au Liban, avec le soutien de l’Institut français, pour participer au festival documentaires Écrans du réel.

L'institut français, LAB