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Rencontre
Numérique

Jeanne Susplugas

Mêler art et science consiste souvent à utiliser des technologies, mais mon lien avec la science est surtout de l’ordre du sensible, de l’émotionnel.

L’artiste Jeanne Susplugas explore tous les médiums, de la vidéo à la céramique, et interroge les relations de l’individu à lui-même et aux autres. Elle présente sa première œuvre en réalité virtuelle I will sleep when I’m dead (2020) à l’occasion du festival ON à Arles puis de Chroniques, la Biennale des Imaginaires Numériques.
 

Mis à jour le 17/11/2020

10 min

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Jeanne Susplugas
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Artiste plasticienne, docteure en Histoire de l’Art, vidéaste… Depuis la fin des années 1990, votre travail artistique explore la psychologie humaine, la société, nos addictions et le rapport à nous-même et aux autres. Pourquoi avoir utilisé la réalité virtuelle (VR) pour vos derniers projets ?

Mon projet en réalité virtuelle découle d’une réflexion entamée en 2016 avec la série de dessins In my Brain. Une série de « neuro-portraits » qui sont la résultante de cette simple question : « à quoi pensez-vous ? ». Ces portraits sont représentés par un cerveau dont une nuée de neurones et de pensées s’échappe. En 2019, j’ai créé pour un événement numérique au Bon Marché, une œuvre sur Snapchat : un court voyage dans mes dessins de neurones et de pensées. L’algorithme de cette expérience a leurré beaucoup de gens, y compris ceux travaillant dans la réalité virtuelle. Ce travail a été un déclic, et m’a donné envie d’aller plus loin en utilisant la réalité virtuelle. J’ai trouvé qu’elle pouvait être l’articulation, la continuité entre mes précédents travaux et la représentation des possibilités infinies du cerveau. Le médium est au service de l’idée.

Vous avez participé en 2019 à la résidence d’écriture initiée par l’Institut français et le VR Arles Festival avec votre première œuvre en réalité virtuelle I will sleep when I’m dead. Quels bénéfices avez-vous retirés de cette expérience ?

J’avais des connaissances assez superficielles sur la réalité virtuelle et la résidence m’a permis de mieux comprendre les enjeux d’un tel projet. Elle offre la possibilité de rencontrer différents interlocuteurs et interlocutrices qui ouvrent le champ des possibles. J’ai aussi eu accès à d’autres expériences en réalité virtuelle qui m’ont permis d’élargir ma culture dans ce secteur.

Le fait d’être en contact avec des personnes provenant d’autres champs artistiques au cours de la résidence a-t-il eu un impact sur votre création ?

La multitude ainsi que la diversité des intervenant.e.s m’ont permis de me poser les bonnes questions quant à l’utilité de se lancer dans la réalisation d’un tel projet. Ces différentes personnalités m’ont permis de dépasser les moments de doute et renforcer mes positions. Beaucoup de gens qui sont dans la VR viennent du jeu vidéo et n’envisagent pas d’autres options. Je souhaitais garder une dimension interactive mais en mettant en avant le côté onirique. La difficulté était de faire en sorte que l’interactivité soit imperceptible afin de se retrouver dans un voyage dans l’inconscient.

Pouvez-vous nous expliquer le titre et le sens de cette œuvre, I will sleep when I’m dead ?

Le titre de cette œuvre est emprunté à la chanson éponyme de Bon Jovi. Il évoque l’idée que notre cerveau est traversé, voire submergé d’idées en permanence. 

Vous présentez cette œuvre au festival Octobre Numérique (ON) à Arles ainsi qu’à l’Ardénome-Fondation Edis pour l’Art dans le cadre d’une exposition personnelle, J’ai fait ta maison dans ma boîte crânienne. Comment voyez-vous l’articulation entre l’œuvre en réalité virtuelle et ce dispositif installatif ? Le processus créatif avec une œuvre en réalité viruelle est-il similaire à votre démarche habituelle d’artiste plasticienne ?

I will sleep when I’m dead a été inaugurée le 3 octobre à Arles dans le cadre du festival ON, dirigé par Julie Miguirditchian. Puis, mon exposition à l’Ardénome m’offrira la possibilité de montrer l’œuvre sous forme d’installation mais aussi en résonnance avec d’autres œuvres qui permettent une meilleure compréhension de mon projet en réalité virtuelle. L’installation réalisée à l’Ardénome est une extension visuelle et symbolique de l’expérience en réalité virtuelle. La maison se présente comme un décor que l’on pénètre grâce à une petite porte qui engendre une contrainte physique. Ce décor permet de s’isoler et de s’installer confortablement. Ainsi, à l’abri des regards, l’expérience onirique peut être pleinement vécue. Une fois le casque sur la tête, on retrouve cette maison grise, en lévitation cette fois, symbole de la boîte crânienne. On retrouve la maison, un des fils rouges de mon travail dès La Maison malade (1999), ailleurs dans le centre d’art avec Flying House (2017) notamment. Symbole de l’intime, la maison me permet d’aborder une multitude d’aspects des distorsions du quotidien.

La maison est un cocon, physique et psychique qui est le théâtre de joies et de drames. Si elle nous protège, il arrive aussi qu’on puisse avoir envie de la fuir.

A cette occasion, vous participerez à une table-ronde sur le fonctionnement du cerveau humain aux côtés de scientifiques et de psychiatres. Comment voyez-vous les échanges entre les arts et les sciences ?

La plupart de mes projets partent de discussions avec des spécialistes, que ce soit des pharmaciens, psychiatres, neuroscientifiques, médecins… Je travaille depuis longtemps avec Mario Blaise, psychiatre spécialiste des addictions qui sera présent à la table ronde auprès de Perrine Ruby, neuroscientifique spécialiste des rêves et de Maxence Grugier, chargé de la modération. Mon lien avec la science est surtout de l’ordre du sensible, de l’émotionnel. J’aurais aimé que Corine Sombrun, écrivaine et chaman, soit présente mais elle n’était pas disponible. Sa présence aurait fait sens car je travaille aussi avec d’autres personnalités depuis des années, comme ce duo d’énergéticiens, Clotilde Ruinart de Brimont & Patrice Tasi, à qui j’ai demandé en 2019, lors d’une exposition sur les « thérapies parallèles » à l’Atelier des Vertus, dont j’étais co-commissaire avec Clément Thibault, de réaliser l’accrochage selon les énergies du lieu d’exposition et l’aide de la lithothérapie. 

Votre travail parle de l’enfermement, de la maison, et de l’intime. En quoi la situation de confinement due à la COVID-19 a nourri votre réflexion ?

Je passe beaucoup de temps seule à dessiner, lire, réfléchir, je n’ai donc pas réellement souffert du confinement. J’ai beaucoup été sollicitée durant cette période pour des entretiens, ce qui m’a obligée à mentalement revisiter mon travail. La maison est un cocon, physique et psychique qui est le théâtre de joies et de drames. Si elle nous protège, il arrive aussi qu’on puisse avoir envie de la fuir. Le confinement a mis en exergue le meilleur comme le pire – les violences intra-familiales et conjugales ont explosé durant cette période. Le confinement ainsi que la crise sanitaire nourrissent mon travail qui était déjà très lié à ces questions. J’ai aussi été invitée par le Jeu de Paume à Paris à travailler sur un projet autour des relations de couple pendant le confinement.

Quels sont vos prochains projets ?

Je propose une exposition personnelle jusqu’au 10 janvier 2021 au Musée Fabre de Montpellier dans le cadre des 800 ans de la Faculté de Médecine – un accrochage sous forme de dialogue avec les collections du département des arts décoratifs de l’Hôtel Cabrières-Sabatier d’Espeyran. J’ai également différentes productions en cours : des céramiques mais aussi un autre projet en réalité virtuelle qui traite du dédoublement de la personnalité, avec une forte dimension musicale. Enfin, je viens de terminer un film avec des marionnettes qui sera présenté lorsque les conditions seront plus favorables !

L'Institut français et l'artiste

I will sleep when I’m dead (2020) de Jeanne Susplugas est présentée sur Culturevr.fr, plateforme de l'Institut français qui dresse un panorama de l'innovation culturelle en matière de réalité virtuelle.

 

Avec J’ai fait ta maison dans ma boîte crânienne, Jeanne Susplugas est programmée dans le cadre de Chroniques, la Biennale des Imaginaires Numériques (12 novembre 2020 – 17 janvier 2021), dont l'Institut français est partenaire avec son Focus Arts et créations numériques. 

En savoir + sur le Focus Arts et créations numériques.


 

L'institut français, LAB