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Cinéma

João Vieira Torres

L’art est comme un travail chamanique qui permet de faire des connexions entre différentes perspectives du monde.

Adepte des performances et du cinéma expérimental pluridisciplinaire, João Vieira Torres réalise un long-métrage collaboratif hybride, Babado (2020). Avec ce projet soutenu par l’Institut français, le cinéaste brésilien s’intéresse à la communauté queer tout en interrogeant la perméabilité des mondes et le concept d’identité face aux stéréotypes artistiques et sociétaux. Retour sur son parcours oscillant entre création documentaire et film d’artiste.

Mis à jour le 05/01/2021

10 min

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João Vieira Torres
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Comment, dans votre pratique artistique, conjuguez-vous cinéma, photo et arts plastiques ?

Il est vrai que j’utilise le cinéma mais beaucoup de choses partent de l’écriture, de la photographie et avant tout de mon histoire personnelle. Mon travail cherche à se faire une place dans les zones de contact entre l’écriture, les arts plastiques, le cinéma mais aussi la performance. Ce qui m’intéresse, c’est d’être au croisement des frontières. Je revendique la transdisciplinarité, voire l’indisciplinarité.

Vous avez grandi au Brésil, vécu aux États-Unis et vous habitez maintenant en France. À quel point ces pluri-cultures vous inspirent-elles dans vos créations ?

Plus que les cultures, ce qui m’inspire, ce sont les voyages, les déplacements. J’ai dû partir du Brésil car je sentais que j’étais différent de ce que la société attendait de moi. Ce voyage avait des allures d’exil et tout exil implique un besoin vital, un instinct de survie. Le fait de partir m’a fait devenir quelqu’un qui va à l’encontre du monde, qui doit s’adapter, changer de perspective, exister, et co-exister. Dans ces cas-là, on est obligé de se transformer, de se camoufler, de prendre de l’autre ce qu’il faut, de s’oublier, puis de revenir sur soi-même. Mon œuvre reflète mon parcours ; elle en est sa cartographie. À mes yeux, tout ce qui est lié à l’art (un film, l’écriture, une sculpture, etc.) est la traduction de morceaux du monde, de changements de perspectives, de situations, de sujets avec lesquels on veut dialoguer.

Comment est né le projet Babado que vous développez actuellement et pour lequel vous vous êtes rendu en résidence en Amazonie il y a quelques mois ? 

Babado est un projet collectif que nous menons avec l’anthropologue José Miguel Olivar, la cinéaste Camila Freitas mais aussi les producteurs Marina Meliande et Pedro Duarte. À partir des recherches de José Miguel Olivar — qu’il conduit depuis plus d’une décennie —, nous nous sommes intéressés aux dérives nocturnes constantes d’un réseau de jeunes gays et transgenres, dans une petite ville du côté brésilien de la triple frontière entre le Brésil, le Pérou et la Colombie, au cœur de la forêt amazonienne. C'est un projet sur des corps qui transitent à travers et malgré des frontières qu'ils brouillent : frontières sexuelles, frontières nationales, frontières entre le monde des esprits et le monde des vivants.

Grâce à l’Institut français, nous avons initié un processus d’écriture collective à travers des ateliers dédiés à la narration d’expériences personnelles vécues par les participants, afin de tisser un scénario authentique qui rend compte du « monde dans le monde », où ils évoluent. Cette résidence en Amazonie nous a également permis de nous imprégner du contexte politique devenu plus hostile que jamais envers ces personnes mises en marge de la société.

Tout ce qui est lié à l’art est la traduction de morceaux du monde, de changements de perspectives, de situations, de sujets avec lesquels on veut dialoguer.

À travers ce film, vous défendez notamment la communauté queer LGBTQ+. Pourquoi était-il important de mettre en lumière ces minorités dans ce contexte ?

Aujourd'hui, au Brésil, la population LGBTQ+ est plus que jamais la cible d'une société conservatrice et d'un gouvernement qui souhaite son éradication. Le Brésil est l’un des pays qui, chaque année, compte le plus grand nombre de crimes homophobes dans le monde et où l’espérance — ou plutôt la désespérance — de vie d’une femme transsexuelle est de 35 ans. Pourtant, le Brésil est un pays florissant, avec une grande participation de la communauté LGBTQ+. Cette intolérance se nourrit de la perpétuation d’images stéréotypées qui dépeignent ces personnes comme déviantes et non humaines. Créer des images biaisées de ces communautés participe à leur disparition. On fait justement ce film pour lutter contre ce processus d’effacement. Si Babado se déploie à un carrefour où trois modes d'existence marginalisées se rencontrent – l'umbanda, religion afro-brésilienne, les sexualités queer et la prostitution – il entend immerger le spectateur dans le quotidien de ce groupe de jeunes gens et lui faire prendre part à la réinvention permanente de leur propre espace de protection, de guérison, d’affection, et de résistance.

Entre création documentaire et film d’artiste, où situez-vous votre travail ?

J’ai commencé à m’intéresser à l’art quand j’étais adolescent : d’abord en faisant du théâtre, puis de la peinture. Lorsque je suis arrivé à Paris, j’ai suivi des cours théoriques sur la photographie à l’université puis j’ai été admis à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs où je me suis intéressé à la vidéo en autodidacte. J’ai fait beaucoup de films et de performances avant d’intégrer le Fresnoy, un haut lieu du cinéma expérimental, où j’ai pu pratiquer des formes de narration plus riches. J’ai poursuivi mes recherches avec un doctorat « Document et art contemporain » où j’ai pu me confronter à des fonctions de l’art qui vont au-delà de la simple esthétique. Je dirais que l’art est aussi document, cartographie, traduction, un moyen de faire des connexions entre différentes perspectives du monde, presque comme un travail chamanique.

Avez-vous d’autres projets actuellement ?

Je travaille depuis quelques années sur un projet de long-métrage hybride, que je tournerai en début d’année prochaine. Il y est question, là aussi, de morts qui reviennent auprès des vivants, mais aussi du rapport à l’ancestralité, dans un contexte de violences patriarcales, coloniales et des dérives religieuses que connaît aujourd’hui le Brésil. Ce projet est né à la suite d’un rêve à propos de ma grand-mère, sage-femme et guérisseuse dans le Sertão. J’ai pris conscience des violences machistes qui se sont perpétrées de génération en génération contre les femmes de ma famille pendant près d’un siècle.

L'Institut français et le projet

Lauréat du programme Sur Mesure de l'Institut français, João Vieira Torres a effectué une résidence en Amazonie, en 2019, lors de laquelle il a pu faire mûrir le projet Babado.

En savoir + sur le programme de résidences Sur Mesure

 

 

L'institut français, LAB