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Laurence Herszberg

La caractéristique des séries françaises, c'est leur foisonnement

Le festival Séries Mania aurait dû avoir lieu du 20 au 28 mars. En raison de la crise sanitaire du Coronavirus Covid-19, le festival est remplacé par une plateforme digitale dédiée aux professionnels de la série, Séries Mania Digital Forum, ouverte du 25 mars au 7 avril. Laurence Herszberg, directrice générale du festival, nous livre un état des lieux de la création française et de son évolution à l'heure où les plateformes de diffusion comme Netflix, Amazon ou Disney rebattent les cartes du secteur.

Mis à jour le 26/03/2020

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Laurence Herszberg
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Laurence Herszberg, directrice du festival Séries Mania
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En quelques décennies, le paysage sériel français a considérablement changé. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?

Un premier constat s'impose : en France comme ailleurs, la série est devenue l'art majeur de l'audiovisuel. Des plateformes aux chaînes privées, en passant par le service public, tout le monde s'est mis à en produire. Néanmoins, il ne faut pas oublier que, dans les années 1960, la télé française disposait déjà d'une œuvre sérielle importante où il existait des comédies, du fantastique ou des séries pour adolescents. La grande différence avec l'époque que nous vivons réside dans le fait que le public d'aujourd'hui est exposé à une bien plus grande variété de genres. Si l'ambition de la fiction française demeure de s'adresser à tous les publics, elle doit donc varier les approches thématiques et formelles. Ce qu'elle fait indéniablement – de plus en plus.

 

Qu'est-ce qui, selon vous, a transformé les séries françaises ?

Les modes de production ont très nettement évolué. Au siècle dernier, le format de 90 minutes était l'apanage des séries françaises. Désormais, les chaînes sont passées, comme le reste du monde, aux épisodes de 52 minutes, ce qui permet de livrer des nouvelles saisons beaucoup plus vite. Le Bureau des légendes sur Canal + ou Dix pour cent sur France Télévisions, qui peuvent produire de nouveaux épisodes aussi vite que les Américains, tous les ans ou tous les dix-huit mois, en constituent de bons exemples.

 

Actuellement, à quoi ressemble l'offre française en matière de séries ?

Nous avons une offre large, où chacun possède ses spécificités. La chaîne OCS joue un rôle important en matière d'innovation avec de nombreuses séries de 26 minutes comme Irresponsable et Lazy Company. France Télévisions a eu une bonne intuition en se positionnant sur les formats numériques avec sa plateforme « Slash ». Elle a ainsi tout de suite trouvé un public jeune grâce à des séries telles que Skam ou Mental. La France est également attentive aux grandes tendances internationales. Depuis un an ou deux, nous assistons ainsi au retour de la série historique, terrain sur lequel TF1 a su imprimer sa marque avec Le Bazar de la charité, succès d'audience massif, acheté et diffusé par Netflix dans la foulée.

Il n'y a pas de série française, chaque œuvre a son ADN et chaque diffuseur doit comprendre quel est son public, mais aussi comment il doit, parfois, oser pour le séduire.

Dans un contexte international dominé par les grandes plateformes, quelle est la place des séries françaises ?

Sur ce point également, une mue s'est opérée récemment. Les opérateurs de ces réseaux de diffusion ont bien compris que le marché des séries a pris une dimension mondiale dans laquelle les auteurs s'affranchissent des codes de la fiction américaine. Sur le territoire européen, par exemple, les séries « locales » ont désormais plus d'importance que les séries venues des États-Unis. Pour les plateformes, l'enjeu consiste donc à produire des histoires locales fortes et uniques, parce qu'elles voyageront et seront originales pour des spectateurs étrangers. Des séries très danoises comme Borgen, ou très espagnoles comme Casa de papel, ont ainsi conquis un large public loin de leurs bases. Pour la France, il y a des opportunités à saisir, car Netflix ou Amazon produisent beaucoup de séries locales et peuvent générer un appel d'air créatif bénéfique pour le secteur.

 

Quelles sont les séries françaises qui ont eu le plus de succès ?

Une des premières réussites françaises à l'international reste Les Revenants, créée par Fabrice Gobert pour Canal + en 2012, et dont la saison 1 a très bien voyagé. La série Engrenages a elle aussi connu un beau succès, concrétisé notamment par une adaptation en anglais, sur la chaîne BBC4, sous le titre Spiral. Aujourd'hui, les cas les plus connus restent Le Bureau des légendes et Dix pour cent. À côté de ces œuvres taillées pour la diffusion à l'étranger, il existe des séries produites pour le marché local dont la trajectoire s'est opportunément orientée vers l'international. Je pense, là encore, au Bazar de la charité, conçue par et pour la chaîne TF1, mais dont le rachat par Netflix a permis d'élargir la fenêtre de diffusion.

 

Peut-on parler d'une signature, d'une « patte » française en matière de série ?

Je ne crois pas qu'on puisse réduire la série française à une poignée de codes esthétiques identifiables. Au contraire, il existe un foisonnement de genres, d'approches et de tons qui est passionnant à interroger. Nous sommes loin du temps où une région telle que la Scandinavie pouvait être exclusivement identifiée à un genre, le « nordique noir ». Cette année, le spectre de la série française s'étend d'une série en costumes comme La Garçonne à des polars ancrés dans le social comme Dérapages, en passant par Moah, un OVNI préhistorique situé dans une tribu anthropophage. Pour moi, il n'y a pas de série française, chaque œuvre a son ADN et chaque diffuseur doit comprendre quel est son public, mais aussi comment il doit, parfois, oser pour le séduire.

 

Le festival Séries Mania a-t-il un rôle à jouer pour mettre en valeur cette création française ?

Séries Mania constitue à la fois un tremplin public et professionnel. Notre rôle est d'abord de mettre en lumière et de sélectionner, afin de proposer aux spectateurs ce qui se fait de mieux en matière de série, dans le monde et en France. Nous sommes aussi un espace de rencontres pour les professionnels qui peuvent ainsi découvrir la production locale dans le cadre des deux compétitions françaises et internationales. Au moment de Séries Mania, tous les professionnels du secteur ont les yeux tournés vers Lille. Cet événement d'envergure mondiale constitue donc un véritable outil de soft power pour notre industrie.

L'Institut français et le projet

16 attachés audiovisuels devaient participer au Forum professionnel du festival Séries Mania dans le cadre de la formation « Accompagner le secteur de la série à l’international » organisée par l’Institut français à Paris et Lille du 23 au 27 mars. Une quarantaine de membres du réseau culturel bénéficient, avec l’Institut français, d’un accès à Séries Mania Digital Forum, du 25 mars au 7 avril.

 

Le festival Séries Mania devait également être soutenu en 2020 par l’Institut français dans le cadre de son partenariat avec la Région Hauts-de-France à travers l’invitation de professionnels venus d’Amérique latine (Mexique, Argentine, Brésil). L’Institut français s’associe aux collectivités territoriales pour le développement des échanges artistiques internationaux. En savoir + sur les programmes d'aide à projet en partenariat avec les collectivités territoriales

 

Les séries Le Bureau des légendes et Dix pour cent sont diffusées à l'international par l'Institut français. Découvrir l'intégralité de l'offre de l'Institut français sur IFcinéma

L'institut français, LAB