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Lola Gruber

La période actuelle est tellement inimaginable que l'on se sent parfois dépourvu au niveau de la création.

En Europe Centrale pour l'écriture de son troisième roman, Bord de Danube, l'autrice Lola Gruber raconte une expérience perturbée par la crise sanitaire et l'évolution de son travail au fil des recherches.

Mis à jour le 01/02/2021

10 min

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La période actuelle est tellement inimaginable que l'on se sent parfois dépourvu au niveau de la création.
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Lola Gruber © Tamàs Loky

Dans vos premiers textes, vous évoquiez la complexité des relations humaines. Avez-vous observé une évolution de votre style d'écriture depuis votre recueil de nouvelles ?

En écrivant, je réfléchis d'abord en termes de scènes, puis je construis mon intrigue. J'ai l'impression de travailler comme des acteurs qui possèdent un texte et inventent tout ce qui peut être la vie de leurs personnages. Je m'intéresse toujours aux détails mais je les place désormais dans des images et des perspectives plus importantes : avant, je me concentrais sur les gros plans, aujourd'hui, je réalise des plans larges. Mon style a évolué grâce à mon précédent roman, Trois concerts (2019). M’intéresser longtemps à la musique m'a beaucoup appris dans la recherche du rythme, des contrastes et des couleurs. Auparavant, j'étais soucieuse de montrer que je savais tourner une phrase, aujourd'hui, je veux en faire moins, chercher à enlever plutôt qu'à ajouter.

Pour votre précédent roman, Trois concerts (2019), vous avez effectué six années de recherche. Comment avez-vous organisé une entreprise de cette ampleur ?

Je ne suis pas une personne organisée ou disciplinée mais je peux être obsédée par quelque chose. Pour ce livre, je n'avais pas estimé ce que cela impliquait, même si je ne le regrette pas. Il a fallu que je comprenne, que je me renseigne : je ne voulais pas produire un texte cosmétique, sans profondeur. Dans le travail de documentation, il y a toujours des moments où vous êtes tétanisé en contemplant l'ampleur de ce que vous ne connaissez pas, mais aussi des instants où vous êtes nourri et stimulé. Cela alterne entre le sentiment d'être incapable de parler de ce que l'on ne connaît pas et l'impression de trouver exactement ce que l'on cherche. Ce parcours ressemble à celui des musiciens : sans peur, l'entreprise n'est pas très intéressante. Comme en amour, il faut dévoiler la partie de soi qui est la plus vulnérable.

Votre troisième roman, Bord de Danube, est en cours de préparation. Quelle a été la source de ce nouveau texte ?

Mon père est né en Moravie (aujourd’hui en République Tchèque) au début des années 1930 et sa famille est, ensuite, partie vivre à Bratislava en Slovaquie. L’histoire de cette famille reste mystérieuse : je n'ai quasiment pas de photos et les récits qui m'ont été faits sont aussi brumeux que contradictoires. Parallèlement, je me suis rendu compte que je ressentais souvent de fortes impressions artistiques devant des œuvres qui n'avaient rien en commun hormis leur nationalité hongroise. J'ai commencé à venir régulièrement à Budapest et, en faisant des recherches, j'ai appris que mes grands-parents paternels étaient probablement des juifs de Hongrie. Je ne peux pas reconstituer le lien familial et identitaire qui a été rompu avec cette région du monde mais, sans remplacer ce qui a été perdu, j'y vois la possibilité d'en créer un de fiction avec ce livre.

Auparavant, j'étais soucieuse de montrer que je savais tourner une phrase, aujourd'hui, je veux en faire moins, chercher à enlever plutôt qu'à ajouter.

Vous avez reçu le soutien du programme Stendhal de l’Institut français afin de réaliser un séjour en République Tchèque, en Slovaquie et en Hongrie. Dans ce contexte de crise sanitaire, comment cette mission s'est-elle déroulée ?

Je devais partir en mars et j'ai dû reporter mon départ. Lorsque je suis arrivée à Prague, début septembre, c'était encore l'été dans un climat insouciant. Je me suis ensuite rendue en Slovaquie. Un pays après l’autre a instauré un confinement auquel j’ai échappé… et qui a fini par me rattraper en Hongrie. De trois semaines à Budapest, je suis finalement restée un mois et demi en faisant des entretiens et des recherches. L'Institut Français m'a également mise en contact avec une écrivaine hongroise, Krisztina Toth, et nous avons récolté ensemble quelques « brèves de Covid » dans l'idée de raconter à deux cette expérience.

La crise du coronavirus étant toujours d'actualité, quels ont été les impacts sur votre projet de départ ?

Le texte est aujourd'hui un roman d'espionnage psychologique qui mêle deux récits : les souvenirs morcelés d'une femme âgée et celle d’un autre héros, qui, bien plus tard, revient sur les mêmes événements et découvre d’autres aspects de l’histoire. Une partie se déroule entre 1953 et 1956, entre la mort de Staline et l’insurrection de Budapest, l’autre en 2014. J'ai réfléchi à la possibilité de décaler l'intrigue du livre, pour que l’action se termine en 2020. J'y ai renoncé même si j'aurais aimé évoquer la manière dont les frontières se reconstruisent, se délitent ou se constituent. La période actuelle est tellement inimaginable que l'on se sent parfois dépourvu au niveau de la création. Je m'aperçois toutefois que ce n'est pas en décrivant ce que l'on a sous les yeux que l'on en parle forcément le mieux.

Quels souvenirs marquants retiendrez-vous de cette mission ? Un lieu ou une rencontre inattendus ont-ils pu ouvrir de nouvelles perspectives ?

J'ai rencontré tellement de monde qu'il serait injuste de ne citer qu'un seul nom. Des gens très sérieux, des personnes âgées, des historiens qui m'ont ouvert leur porte, raconté leur vies, conseillé des endroits, fourni des bibliographies … J'ai été extrêmement bien reçue, épatée par la gentillesse et la disponibilité de chacun. Ils ont pris beaucoup de temps pour me recevoir et répondre à toutes mes questions. Il faut donner un peu de soi pour qu’une vraie relation existe, et j'aimerais les revoir, les connaître mieux. Dans les lieux, je retiens la tombe de mon arrière-grand-mère que j'ai retrouvée au cimetière juif de Bratislava. Elle a eu huit enfants et cela fait beaucoup de diasporas potentielles. J'avais obtenu une photo de cette tombe sur un site de généalogie mais j'ai mis une heure pour la trouver. C'était un moment euphorique et émouvant – on pense qu'il ne reste rien mais ce n'est pas le cas : il ne reste presque rien, ce qui est très différent.

Retour en images sur la mission Stendhal de Lola Gruber

Dans les archives de l’historien et journaliste François Fejtö, conservées au Château Karolyi à Fehérvarcsurgo (Hongrie). © Lola Gruber
Entre deux trains, le buffet fermé de la gare de Hulin (Moravie, République tchèque). © Lola Gruber
Le foyer-bar des artistes et techniciens du Théâtre Mahen (Brno, République tchèque). © Lola Gruber
Loge du Théâtre Mahen (Brno, République tchèque) © Lola Gruber
Chérie, la chienne d’Annette Roman, dont la maison abrite un véritable petit musée des arts populaires, objets, tissus, meubles souabes et slovaques, collectionnés pendant des décennies. © Lola Gruber
Annette - affectueusement surnommée "Pani Néni" (Tante Pani). (Budapest) © Lola Gruber
Le cimetière juif de Bratislava. J’y ai retrouvé (non sans mal !) la tombe de mon arrière-grand-mère. (Slovaquie) © Lola Gruber
Vestige militaro-drolatique sur le fronton d’une façade de Bratislava (Slovaquie). © Lola Gruber
Décor d’une opérette au théâtre régional de Moravie (Olomouc, République tchèque). © Lola Gruber
Intérieur du mythique café Slavia, à Prague. © Lola Gruber
Affiche tchèque : "S’il vous plaît, portez un masque. Protégeons-nous." Un peu l’emblème de ce voyage... © Lola Gruber
Publicité pour du jambon - une vraie scène biblique (sur une camionnette de livraison à Olomouc, République tchèque). © Lola Gruber
Variation sur le culte de la personnalité : violon à tête du leader communiste Klement Gottwald, années 1950 (Memorial de Vitkov, Prague). © Lola Gruber
Vitrine d’un magasin à Brno (République tchèque). © Lola Gruber
Détail de la statue en réfection du poète Mihaly Vörösmarty, sur l’une des places les plus fréquentées de Budapest. Aujourd’hui, la place est déserte, et le groupe est sous plastique... © Lola Gruber
L'Institut français et l'autrice

Lola Gruber a participé à la Nuit des Idées le 28 janvier 2021 à Budapest, en Hongrie.

Rendez-vous annuel consacré à la libre circulation des idées et des savoirs, la Nuit des Idées est coordonnée par l’Institut français.

En savoir + sur la Nuit des Idées 

 

Lauréate 2020 du programme Stendhal de l'Institut français, Lola Gruber s'est déplacée en Hongrie, en République Tchèque et en Slovaquie pour l'écriture de son troisième roman, Bord de Danube. Le programme Stendhal soutient la mobilité internationale d’auteurs de langue française dont le projet d’écriture justifie un séjour à l’étranger d’une durée d’un mois minimum.

En savoir + sur le programme Stendhal

L'institut français, LAB