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Architecture

Louise Granger et Victor Toutain – Collectif yakafokon

Nous militons pour tendre vers une logique inclusive qui placerait les enfants au cœur des projets d’aménagements, rendant ainsi la ville plus accueillante pour chaque habitant.

Louise Granger et Victor Toutain, deux membres du collectif yakafokon, reviennent sur les débuts du projet et leurs travaux de conception-réalisation. Ils évoquent également leur future résidence en Allemagne autour des aires de jeux pour enfants.

Mis à jour le 01/06/2021

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Louise Granger et Victor Toutain – Collectif yakafokon
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Depuis 2015, vous avez co-créé le collectif yakafokon qui rassemble des artistes, et plus particulièrement des architectes et des urbanistes, dans une élaboration de processus créatifs. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce projet ?

Le collectif représente, avant tout, une histoire d'amitié et l'envie d'un groupe qui souhaitait expérimenter ensemble. Notre premier projet était la carte Use-It pour la ville de Rouen : nous avions voyagé en Europe avec plusieurs d'entre elles, nous voulions entrer dans ce réseau et tisser des liens sur le territoire rouennais. La même année, nous avons participé au Festival Les Effusions qui se tient à Val-de-Reuil depuis 2016. Le temps de la résidence et du festival a été un acte fondateur puisque nous devions construire les structures et les scénographies du festival en réfléchissant à l'aménagement spatial du site. Nous avons pu nous plonger dans le concret de la matière et de la construction, tout en vivant ce chantier comme un espace d'échange, de convivialité et d'apprentissage.

 

Au cœur de ces collaborations riches de personnalités différentes les unes des autres, comment composez-vous, au quotidien, les travaux de conception et de réalisation que vous décidez de mener ?

Nous sommes une dizaine de membres au sein du collectif avec des implications diverses dans l'association. Nous fonctionnons comme une collégiale et, même si nous sommes tous disséminés en France et à l'étranger, nous mettons en place des rendez-vous collectifs bimensuels. Il est vrai que l'on envisage ce travail collectif comme des moments d'échange où nous comparons toutes nos expériences professionnelles. C'est aussi un temps où nous réfléchissons à notre manière de voir le monde professionnel autrement. Au cœur du collectif, certains d'entre nous sortent d'écoles d'architecture, viennent du spectacle vivant ou de la restauration alors que d'autres travaillent en indépendant ou en agence. Nous tentons de construire nos projets, puis de nous retrouver pour les réaliser dans des résidences ou des chantiers.

 

Vous êtes lauréats des Résidences Sur Mesure + proposées par l'Institut Français. Que représente, aujourd'hui, cette bourse pour le collectif ?

Notre candidature est née de la volonté d'un ami, qui vient du spectacle vivant mais possède une appétence pour l'architecture. Nous voulions trouver un endroit où nous pourrions partager une collaboration et nous avons choisi ce projet comme une invitation au voyage. Être lauréats nous donne envie d'aller rencontrer nos voisins, de répondre à une curiosité collective sur la réflexion autour de la place accordée aux enfants dans l'espace public. C'est la reconnaissance de notre travail, la preuve que des personnes nous font confiance et que l’intérêt pour le sujet est grandissant. Cette bourse représente également un temps de recherche où nous pouvons désormais rencontrer d'autres personnes et équipes qui abordent les mêmes thématiques que nous.

On constate que les enfants adorent parler de leur milieu quotidien mais qu'il existe une difficulté à nommer les choses. Ils parviennent à les représenter mais nous sommes aussi là pour les aider à user des bons mots pour désigner leur lieu de vie.

Au cours des résidences artistiques menées, à diverses reprises en milieu scolaire, comment se sont déroulés vos échanges avec les enfants ? Quel regard portez-vous sur leur rapport à l'architecture ?

Nous choisissons souvent l'environnement vécu et le cadre de vie des enfants comme porte d'entrée. La notion d'architecture, à la fois pour les enfants et le grand public, reste un peu effrayante et semble inaccessible. Il faut donc être dans une situation d'écoute, partir du vécu et du sensible, pour savoir comment ils appréhendent l'espace au quotidien. Cela nous permet d'accorder de la valeur à l'expertise que les enfants possèdent de leur territoire et que nous n'avons pas forcément. Nous essayons de mettre en récit leurs sensations, leurs expériences et leurs souvenirs. On constate que les enfants adorent parler de leur milieu quotidien mais qu'il existe une difficulté à nommer les choses. Ils parviennent à les représenter mais nous sommes aussi là pour les aider à user des bons mots pour désigner leur lieu de vie, par exemple un « immeuble » qui signifie une « maison » à leurs yeux.

 

Votre projet « Vers une ville buissonnière, les enfants et le jeu dans la ville » évoque les installations de jeux urbaines offertes aux enfants à travers la France. De quelle manière est née cette envie de parler des aires de jeux et notamment de leur monotonie ?

En premier lieu, nous avons une appétence pour l'espace public, l'espace du commun, et une véritable passion pour la manière dont les enfants perçoivent notre monde. Nous voulons défendre une dimension juste et humaine sur l'ordre du commun, tout en gardant notre goût pour la convivialité. En France, il y a beaucoup d'espaces récréatifs pensés de manière standard et nous sommes partis de ce constat après avoir voyagé. En se confrontant à d'autres façons de voir les espaces de jeux, notamment en Allemagne, ou en observant des enfants laissés libres dans la rue au Togo, nous voyons que le regard des adultes envers les enfants est différent. Chaque adulte prend en considération les enfants qui sont dans l'espace public et pas seulement les parents qui s'en occupent. Nous voulons expliquer que les seuls espaces où les enfants peuvent « s'amuser » ne doivent pas forcément sortir d'un catalogue d'objets.

 

Vous avez prévu d'entamer une résidence nomade en Allemagne à l'automne 2021. Comment vont s'organiser vos recherches sur place ? Dans ce cadre, la crise sanitaire est-elle un frein au périple que vous souhaitez effectuer ?

Il est prévu que nous partions à six ou sept personnes dans une caravane aux allures de « bureau mobile ». Nous nous déplacerons entre Berlin, Hambourg et Hanovre pour nous installer, par exemple, dans des terrains d'aventure ou des parcs de quartier. Nous voulons ensuite, à la fois, rencontrer des enfants, des acteurs de la création du parc et des parents. C'est aussi un voyage où nous allons échanger avec des enfants qui ne parlent pas notre langue. Nous aimerions donc travailler sur la traduction des formes et des choses mais aussi l'assemblage de graphismes pour traduire des émotions et des informations. L'avantage reste la proximité géographique de l'Allemagne qui nous permet de nous projeter de façon plus concrète, malgré la crise sanitaire.

Nous utilisons également des dispositifs moins classiques comme la photographie, la vidéo, le son et l'écriture. Il est intéressant de confronter l'architecture avec d'autres disciplines artistiques puisque cela permet de l'appréhender par un autre biais.

Derrière cette entreprise se trouve la volonté de replacer les enfants au cœur des projets d'aménagements. De quelle façon envisagez-vous, concrètement, la réappropriation spatiale de la ville par leur prisme ?

Aujourd'hui, c'est un travail de réflexion et d'action sur l'espace public. Il existe un véritable problème de légitimation de la parole des citoyens et de la prise en compte de leur avis. Généralement, les adultes regardent d'un œil amusé ce que produisent les enfants sans les prendre au sérieux. Leurs projets sont qualifiés d'utopistes et il est rare que l'on y accorde de l'intérêt. Il faut donc trouver un moyen de faire entrer les enfants dans des espaces de gouvernance et de prise de décision en créant des entités dédiées. Il est important de s'apercevoir qu'un travail de réflexion et d'action sur l'espace public le rendrait plus agréable et plus facilement appropriable pour les enfants. Cela serait profitable à tout le monde : une ville où les enfants jouent dans la rue est une ville sécurisante pour eux mais aussi pour les publics fragiles et donc pour l'ensemble des citoyens. Nous militons pour tendre vers une logique inclusive qui placerait les enfants au cœur des projets d’aménagements, rendant ainsi la ville plus accueillante pour chaque habitant.

 

Quels sont les outils que vous utilisez dans votre travail avec des enfants ? Comment prennent-ils part, de façon plus ou moins directe, aux interactions et aux réflexions que vous mettez en place ?

Il y a des outils conventionnels comme le croquis in situ, le dessin, la cartographie et surtout la maquette. C'est quelque chose que tout le monde peut s'approprier, qui peut être manipulable et évolutif. La maquette reste un outil idéal pour échanger avec les enfants. Nous utilisons également des dispositifs moins classiques comme la photographie, la vidéo, le son et l'écriture. Il est intéressant de confronter l'architecture avec d'autres disciplines artistiques puisque cela permet de l'appréhender par un autre biais. Nous avons notamment réalisé plusieurs résidences avec Thylda Barès, comédienne membre du collectif 2222, et c'est très enrichissant d'aborder des questions d'espace avec un regard différent de celui de l’architecture, par le jeu et par le corps.

 

Avez-vous déjà été sollicités pour un autre projet après la réalisation de cette mission ? Comment naissent vos commandes et comment travaillez-vous avec les acteurs qui vous sollicitent, en particulier les municipalités ?

Nous sommes d'ores et déjà invités par la métropole de Rouen, suite à ce projet, pour participer à un groupe de travail sur la ville à hauteur d'enfants. En décembre, nous avons également prévu une participation à un colloque sur les terrains d'aventure et les aires de jeux dans l'espace public, organisé par TAPLA, un programme de recherche dédié aux terrains d’aventure. Nous travaillons étroitement avec la ville de Val-de-Reuil, notamment pour le projet porté par la Bourlingue et le festival Les Effusions. Cela fait cinq ans que nous passons au moins un mois sur le territoire. Nous avons envie de nous impliquer localement dans cette ville que l'on connaît bien. Il y a également une collaboration engagée depuis deux ans avec la Maison de l'architecture de Normandie qui est habituée des relations avec les partenaires institutionnels. La bourse a réellement déclenché des associations territoriales qui s'annoncent très fortes.

L'Institut français et le collectif

Le collectif yakafokon est lauréat des Résidences Sur Mesure Plus+ de l'Institut français, nouveau programme de mobilité lancé à l’automne 2020 pour soutenir des artistes et des collectifs, français, ou étrangers résidant en France, désireux d’effectuer et/ou d’approfondir une recherche personnelle durant un temps de résidence à l’étranger de 4 à 12 semaines. 

En savoir + sur les Résidences Sur Mesure Plus+ 

 

Victor Toutain, du collectif yakafokon, participera au Focus Territoires et Arts de l'Institut français, du 29 juin au 3 juillet 2021 à Alès. 

En savoir + sur le Focus Territoires et Arts 

L'institut français, LAB