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Bande dessinée

Ludovic Debeurme

Les mots et les images m’aident à m’inscrire dans le réel

Auteur de bande dessinée et illustrateur, Ludovic Debeurme réalise de nombreux livres pour la jeunesse, dont la trilogie fantastique et écologique Epiphania. Poétique, psychanalytique et politique, il questionne les normes dictées par l’imaginaire collectif. Il participait début décembre au cycle de débats d’idées « L’homme et la machine », organisé à Rome. Rencontre avec l'auteur, en ce début d'année 2020 placée sous le thème de la bande dessinée.

Mis à jour le 14/01/2020

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Comment en êtes-vous venu à l'illustration, puis à la bande dessinée ?

J’ai toujours ressenti le besoin de dessiner, la nécessité de raconter des histoires. Enfant, vers 5 ou 6 ans, j’ai, instinctivement, commencé à écrire : des textes sans images, et des histoires illustrées. Vers 17 ans je me suis tourné radicalement vers la peinture. Mais l'absence de sons, de mots me manquait. C'est la rencontre avec Jean-Louis Gauthey, créateur des éditions Cornélius et sa proposition d'imaginer une bande dessinée libre de toutes contraintes – autres que celles que je pouvais m'imposer moi-même –, qui m'a conduit sur ce nouveau chemin. Les mots et les images sont liés, et à leur manière, ils m'aident à m'inscrire dans le réel.

 

Que trouvez-vous dans cette pratique, vous qui vous situez « entre la peinture et la BD » ?

Je ne cesse de faire des allers-retours entre bande dessinée, peinture, dessin, musique, installation, spectacle... Je ne vois pas la création comme un médium qui serait irrémédiablement lié au choix que l’on a fait initialement lors de son parcours d’artiste. C’est pour moi la possibilité de rendre visible des sensations et ce, avec le meilleur outil qu'on a en main au moment où les choses arrivent. De ces sensations peuvent naître des idées. Ni les unes ni les autres ne s'accrochent définitivement à une pratique. Par contre, elles auront une destinée et une saveur tout autre selon la forme et le médium qu'on leur a choisis. Je pense même que ce sont les sensations et les idées qui imposent le médium.

 

De Céfalus à la trilogie Epiphania, les thèmes de la filiation, de la mutation des êtres ou de l'exode reviennent sans cesse. Où puisez-vous cette inspiration ?

Les trois thèmes sont liés. On naît de quelqu'un, d'un lieu qui vous fait, d'un mot qui vous marque... On se construit avec – et contre – cet héritage, cette filiation. On se crée son chemin : c'est l'exode. La route nécessaire pour s'inventer. Nous sommes tous des mutants éternels. Avec, au bout, une conclusion qui est comme la fin d'un livre : la promesse d'un nouveau livre à écrire.

Ce n'est pas uniquement la relation avec l'animal qui se joue dans mon travail, mais le lien de l'humain avec le vivant, l'organique, le minéral, le végétal, les océans...

Dans votre univers, les animaux semblent cristalliser des problématiques très actuelles comme la ségrégation, la fin du vivant. Comment la question animale est-elle entrée dans votre œuvre ?

J'ai eu la chance de grandir entre la ville – que j'ai longtemps détestée –, et la mer, bordée de bois, qu’on m’a laissé hanter tout le jour et parfois la nuit et avec qui j’ai créé un lien secret. Jamais la nature ne m'est apparue comme un territoire à posséder ou à dominer. Elle a toujours été un lieu avec lequel faire corps. J’ai développé naïvement une forme d'animisme quasi mystique.

Ce n'est pas uniquement la relation avec l'animal qui se joue dans mon travail, mais le lien de l'humain avec le vivant, l'organique, le minéral, le végétal, les océans... Je pense qu'il devient aujourd'hui nécessaire de reconsidérer notre position, sans quoi nous continuerons d'être méprisant avec l'Autre – qu’il soit humain, animal, ou tout autre.

 

Dans vos œuvres, on a le sentiment que les animaux se voient déléguer notre part de notre humanité ou la révèlent. Les personnages sont aussi épaulés par les machines. Qu'est-ce aujourd'hui qu'être humain pour vous ? Quelle est notre place entre l'animal et la machine ?

Effectivement, les Epiphanians ne sont que des figures d'une humanité qui chercherait sa part d'animalité – ou l’inverse – avec toutes les contradictions inhérentes ! Les machines visibles ici sont synonymes de prétention à un pouvoir démesuré.

La société technicienne dans laquelle nous évoluons a mis en place des outils dont la maîtrise nous échappe et dont nous sommes totalement dépendants. Il me semble impératif d'apprendre à déceler les problématiques du tout-machine, d'enseigner dès l'école la maîtrise et les paradoxes de ces outils. Internet peut nous faire écouter les voix libératrices de Cornélius Castoriadis, Jacques Ellul ou André Gorz, comme nous rendre contributeurs de collecte des data via les réseaux sociaux. De ces réseaux pourrait naître du collectif responsable – ou son démembrement. Il faut devenir un expert de la machine pour espérer la maîtriser.

 

Avec Epiphania, vous avez aussi expérimenté un procédé d’écriture nouveau…

J’ai eu recours à une utilisation plus « conventionnelle » de la couleur et du gaufrier, ce partage des cases dans la page : ça a été pour moi une façon de jouer avec les codes du genre, de mettre un pied dans l'industrie du livre par son imagerie même. Et de me mettre une épine dans le pied – ou plutôt dans la main ! – et voir si je pouvais avancer malgré tout. Parler du malaise économique et social en jouant avec son iconographie me semblait une idée à creuser.

 

Quelle place tient cette trilogie dans votre œuvre ?

J’ai longuement cherché du côté de la psychanalyse – de Sigmund Freud à Jacques Lacan –, des philosophes – d’Henri Bergson à Gilles Deleuze –, ou des inclassables comme Fernand Deligny. Mon travail en a été fortement marqué. J’ai compris ensuite que ces génies n'avaient pas autant fait notre monde qu'un Adam Smith, un David Ricardo ou un Milton Friedman. Ces apprentis philosophes avaient formulé les règles d'une économie déjà constituée, la sacralisant, la rendant toujours plus autonome, mystifiant un « bien-être » de l'humanité. La façon dont nous avons colonisé les pensées du globe de notre vision occidentale, basée sur cette opposition nature/culture, où l'économie devient une religion, est si fulgurante qu'il ne me semble plus possible de ne pas travailler avec elle et sur elle. À vrai dire, j'aimerais avoir le loisir de ne pas me mêler à cet imaginaire-là, mais il est déjà tellement lié au mien, au nôtre, que l'ignorer, c'est chuter avec lui dans le déni.

L'Institut français et l'auteur

Ludovic Debeurme est intervenu en Italie en décembre 2019 pour présenter sa trilogie Epiphania dans le cadre du cycle de débat d'idées « L’homme et la machine » organisé avec le soutien de l'Institut français.

L'institut français, LAB