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Marc Lazar

La démocratie est questionnée de toutes parts en Europe

L’année 2019 marque les 30 ans de la chute du mur de Berlin et de l’effondrement du communisme. À l’occasion de cet anniversaire se tient, en Allemagne et en République tchèque un cycle régional mêlant débats, expositions, projections et spectacle vivant. Marc Lazar, professeur à Sciences Po, historien et sociologue du politique, spécialiste de l’histoire italienne, qui intervient à Prague le 7 février dans le cadre du cycle « 1989-2019, les passages de l’Europe », pose son regard sur l’actualité européenne.

Mis à jour le 15/02/2019

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Marc Lazar, professeur à Sciences Po, est historien et sociologue du politique
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Marc Lazar, professeur à Sciences Po, est historien et sociologue du politique
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Quel bilan peut-on dresser de l’Europe 30 ans après les révolutions de 1989 ? Où en est-on du processus de démocratisation ?

Il y a d’abord un bilan positif de la démocratisation avec l’intégration des pays libérés de la dictature communiste et une conscience plus forte de la réalité européenne. Il reste cependant quelques malentendus, liés notamment à la difficulté des pays d’Europe occidentale à comprendre ce qu’ont vécu leurs voisins sous le joug communiste. Et aujourd’hui, alors que 30 ans nous séparent de la chute des régimes communistes, c’est la démocratie qui est questionnée de toutes parts : du côté occidental, nous prenons conscience de sa fragilité, tandis que l’Europe centrale et orientale se heurte au difficile apprentissage de la liberté.

 

De scrutin en scrutin, le taux d'abstention aux élections européennes ne cesse d'augmenter. S’agit-il d’un signal alarmant pour la démocratie ?

Le taux d’abstention aux élections européennes et la croissance des votes pour les partis de la protestation, que l’on appelle parfois aussi populistes, démontre un profond malaise à l’égard de la représentation démocratique. Il se double d'un malaise social et économique dans nombre de pays européens et, en plus, de la crise des deux grands modèles d’intégration de l’immigration : la crise du modèle multiculturel d’un côté, et la crise du modèle républicain français de l’autre. Tout ceci se traduit par une double aspiration : d’une part, une aspiration, minoritaire mais réelle, à plus d’autorité – à ne pas confondre avec l’autoritarisme – et à l’idée qu’il y aurait d’autres régimes plus profitables à la vie en société que la démocratie. D’autre part, à l’inverse, une demande de davantage de transparence, d'exigence et de participation démocratique.

L’Italie est une sorte de sismographe. Ce qu’il s’y passe actuellement n’est pas une anomalie, ce n’est pas un cas exotique, c’est l’expression d’une crise politique et sociale, d’une interrogation culturelle.

Plusieurs pays européens sont aujourd’hui dirigés par des coalitions intégrant l'extrême droite fait partie. Comment analysez-vous l’arrivée au pouvoir des nationalistes-populistes ?

L’arrivée au pouvoir de partis extrémistes révèle un regain de nationalisme. Ce nationalisme est une réaction face à la globalisation dont souffrent les populations les plus démunies. Par ailleurs, les partis nationalistes-populistes savent exploiter la crispation identitaire qui entoure les questions d’immigration et de religion musulmane. Enfin, l'Europe est souvent perçue comme non démocratique et, surtout à l'Ouest, synonyme d’austérité et non plus de prospérité, de difficultés sociales, et non plus de protection sociale. Ces partis-là en profitent et tendent à conforter ces perceptions.

           

Le gouvernement italien est issu de la coalition inédite entre deux partis populistes anti-européens et anti-immigration : la Ligue et le Mouvement 5 Étoiles. Cette situation politique est-elle prémonitoire de l’avenir de l’Europe ?

L’Italie est une sorte de sismographe. Ce qu’il s’y passe actuellement n’est pas une anomalie, ce n’est pas un cas exotique, c’est l’expression d’une très profonde crise politique et sociale, doublée d’une interrogation culturelle sur ce que signifie être italien. Et comme très souvent, ce qui a lieu en Italie se reproduit ailleurs, avec des modalités diverses. Ainsi, le berlusconisme a fait des émules jusqu’aux États-Unis : Berlusconi était sûrement prémonitoire de Donald Trump…

Le cycle de conférences auquel vous participez en février évoque une « Europe des valeurs ». Peut-on parler de « valeurs européennes » aujourd’hui ?

Dans la période actuelle, il y a une tentation de repli, de xénophobie qui secoue les sociétés européennes et met en danger ici les valeurs humanistes judéo-chrétiennes, là les valeurs républicaines et laïques. Il faudrait renouer avec les valeurs européennes que sont la solidarité, la démocratie, la justice sociale, la protection sociale, le respect du pluralisme… Comme on le voit en France avec le mouvement des gilets jaunes, les catégories sociales marginalisées et appauvries par la situation économique ne voient plus dans ces valeurs qu’une sorte d’artifice par rapport aux réalités qu'elles vivent. 2019, qui marque les 30 ans de la chute du mur de Berlin et les 40 ans de la première élection au Parlement européen, sera sans doute une année cruciale.

 

Alors que la crise des migrants a mis en évidence une désunion européenne et que l’Aquarius reste aujourd’hui à quai, qui porte ces valeurs européennes ?

C’est la tâche des États membres et de l’Union européenne de véhiculer ses propres valeurs, mais cette dernière ne semble plus capable de porter un roman, un projet européen. Trop souvent, nous nous contentons de rappeler que l’Europe a permis de préserver la paix. Mais l’Europe, c’était aussi le plein emploi, la prospérité, la protection sociale. Aujourd’hui, la paix est certes là, mais le terrorisme frappe, le plein emploi n’est pas préservé, la prospérité n’est plus au rendez-vous, la protection sociale a été tronquée. L’Union européenne doit réinventer un discours et élaborer une nouvelle stratégie.

Dans ce contexte, ceux qui peuvent porter et réinventer ces valeurs, ce sont les acteurs de la société civile. Mais ils sont divisés entre pro et anti-européens. 2019 marquera la bataille entre ceux qui ne croient plus en cette Europe politique, sociale, économique et culturelle, et ceux qui continuent de défendre la nécessité du projet européen face aux États-Unis, à la Chine et à la Russie.

Aujourd’hui, la paix est certes là, mais le terrorisme frappe, le plein emploi n’est pas préservé, la prospérité n’est plus au rendez-vous, la protection sociale a été tronquée. L’Union européenne doit réinventer un discours.

Qu’est-ce qu’être de gauche aujourd’hui en Europe ?

Dans les années 1990, le philosophe italien Norberto Bobbio affirmait que ce qui séparait la gauche et la droite, c’était la valeur de l’égalité. Je crois que cette distinction est toujours d’actualité. Être de gauche aujourd’hui, c’est penser qu’à côté de la liberté se trouve la nécessité de l’égalité sociale, qui ne signifie pas – ou plus – l'égalitarisme. C’est défendre une action publique qui corrige les inégalités naturelles et concilie la liberté et l’égalité des chances et des opportunités. On pourrait également répondre en reprenant la formule d’Émile Durkheim au sujet du socialisme. Être de gauche, c’est être attentif aux cris de douleur et de souffrance des plus pauvres.

 

Quelle place occupe le communisme dans ce paysage politique ?

Le communisme comme parti politique et comme régime est révolu. Il appartient à l’histoire du XIXe et du XXe siècle. Ce qui en revanche n’est pas terminé, c’est une certaine culture communiste, ce que j’ai appelé dans un de mes livres « la passion communiste ». À l’Est, les populations les plus faibles restent nostalgiques du communisme. À l’Ouest, on trouve encore un héritage de la culture communiste anti-américaine, anti-capitaliste, détestant le réformisme, toujours désireuse d’avoir une alternative révolutionnaire. Cet héritage ne se traduit pas sur le plan politique mais il travaille les sociétés de l’Europe occidentale au niveau culturel.

L'Institut français et le projet

Le cycle régional consacré au trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin comprend deux volets : « 89 face au présent », à Berlin, ouvert le 31 janvier lors de la Nuit des idées, et « 1989-2019, les passages de l’Europe » à Prague. Ils seront suivis d’un forum régional, à Berlin, à l’automne 2019.

 

Ces débats sont soutenus par l’Institut français dans le cadre du Fonds d’Alembert.

L'institut français, LAB