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Maria Carmela Mini

Être à l’écoute de ces artistes qui viennent questionner notre société

Directrice du festival lillois Latitudes Contemporaines, Maria Carmela Mini est à l’affût des nouvelles tendances chorégraphiques, en France comme à l’étranger. Décryptage, sous son regard, d’une danse contemporaine qui s’hybride de plus en plus mais peut aussi revenir à des formes plus chorégraphiées.

Mis à jour le 03/02/2020

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Quelles sont aujourd’hui les grandes tendances de la scène chorégraphique française ?

La tendance principale est de toute évidence l’hybridation : les artistes travaillent une pluridisciplinarité des médiums en incluant dans leur travail chorégraphique les arts visuels, plastiques et numériques, le cirque, la musique, le texte, la performance… Il y a vraiment une complexité des formes, liée à la curiosité très grande des artistes et de leur souhait de sortir de leur champ assigné. Les chorégraphes d’aujourd’hui, comme François Chaignaud, Jonathan Capdevielle ou Latifa Laâbissi, cherchent dans ces différents médiums à ouvrir leurs champs des possibles.

 

Cette tendance est-elle le fait de cette dernière génération de chorégraphes ?

Cette ouverture sur les autres disciplines s’inscrit en réalité dans la continuité du travail de la génération d’avant. Dans les années 1990, Mathilde Monnier, Alain Buffard, Maguy Marin… et toute leur génération – que j’appelle la génération post-sida – sont allés chercher d’autres manières de dire. Ils ont commencé à travailler de façon très différente avec leurs interprètes, à se nourrir d’eux comme s’ils étaient la matière première avec laquelle inventer, alors que leurs prédécesseurs, dans les années 1980, étaient enfermés dans un modèle postmoderne d’interprètes mis à leur disposition. Aujourd’hui, cette idée de co-construction est aussi alimentée par des vidéastes, des metteurs en scène ou des développeurs numériques.

 

De plus en plus de performances dansées ont lieu ailleurs que sur la scène d’un théâtre, dans les musées ou dans l’espace public. Quel regard portez-vous sur ces nouveaux lieux ?

Au festival Latitudes Contemporaines, nous aimons beaucoup tout ce qui est hors champ ! Et c’est aussi une nécessité pour les artistes que d’aller se confronter à d’autres espaces. Le champ chorégraphique le permet beaucoup plus que le théâtre. La danse peut exister dans n’importe quel espace, tant qu’il y a la volonté d’y confronter le corps. Les musées permettent de confronter la danse à des œuvres plastiques et d’instaurer un dialogue. Ces nouveaux lieux permettent aussi d’aller chercher de nouveaux publics. J’aime bien décaler le regard et sortir d’une certaine zone de confort : c’est vrai tout autant pour moi en tant que programmatrice, que pour les chorégraphes ou les publics. L’expérience est enrichissante pour tous.

 

C’est une nécessité pour les artistes que d’aller se confronter à d’autres espaces. Le champ chorégraphique le permet beaucoup plus que le théâtre.

Quel est le public de Latitudes contemporaines ?

J’ai toujours voulu que Latitudes Contemporaines soit un festival audacieux. Notre public fidèle est donc très curieux. Il est aussi jeune parce que notre programmation est directement reliée aux préoccupations de cette jeunesse. J’assume de faire un festival politique, dans le sens où la programmation questionne la société dans laquelle nous vivons et nous oblige à réfléchir, même si on vient aussi voir un spectacle pour se détendre et passer une bonne soirée. Je veux que notre programmation soit à l’écoute de ces artistes qui viennent questionner la société dans laquelle on vit et que, face à eux, il y ait des spectateurs à l’image des diversités qui composent cette société. En 2019, notre festival était ainsi centré sur l’exil ; en 2020 il questionnera la représentation des féminités dans l’art et la création.

De façon générale, notre public représente bien la grande diversité culturelle de la métropole lilloise – les artistes invités nous le disent régulièrement. Nous travaillons aussi en lien étroit avec la Belgique, une grande terre de danse contemporaine, à travers des résidences d’artistes, qui permettent de beaux échanges avec le public. Notre festival est ainsi beaucoup plus proche d’un public belge que d’un public parisien.

 

Vous invitez de nombreux artistes étrangers. Suivent-ils les mêmes tendances que les artistes français ?

Tout dépend des pays et des continents ! Les artistes latino-américains, qu’ils soient brésiliens, chiliens ou argentins, sont très engagés politiquement, parce que la situation est telle dans leur pays qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Ils parlent beaucoup de citoyenneté, de censure, de problèmes économiques. En Afrique, la question de l’écologie est très présente. Une préoccupation que l’on retrouve chez les artistes européens et français. Ces derniers travaillent également sur la représentation des différents genres dans leurs œuvres et sur la place des femmes en particulier. 

 

Quelle est justement la place des femmes dans la danse française ?

Je n’ai commencé à prêter attention à la représentation des femmes au sein du festival qu’en 2015 : je me suis aperçue que je respectais la parité de manière complètement naturelle et ce, dès la première édition. Mais ce n’est pas le cas partout : les femmes chorégraphes manquent de moyens, elles reçoivent en général 25 % de subventions de moins que les hommes. Leurs créations s’en ressentent : elles adoptent des formes plus petites, moins spectaculaires, avec moins d’interprètes, et sont donc moins diffusées sur les grandes scènes labellisées qui, avec leurs grands plateaux, favorisent les formes plus importantes. C’est le serpent qui se mord la queue. On déplore le manque de créations pour grands plateaux signées par des femmes et en même temps, on ne leur donne pas les moyens financiers pour faire des spectacles pour grands plateaux. 

 

Comment voyez-vous l’avenir de la création chorégraphique ?

Nous avons déjà testé tous les espaces réels, il reste donc les espaces imaginaires, que permettent la 3D, le numérique ou la réalité augmentée. Mais ce n’est pas une fin en soi, simplement un outil supplémentaire : le public aura toujours besoin de voir des danseurs et danseuses en chair et en os. On est au tout début de cette expérimentation mais la technologie se développe.

Si l’on parle des gestes eux-mêmes, je constate que les chorégraphes reviennent vers des danses de mouvement beaucoup plus chorégraphiques, des formes plus dansées sous l’influence du hip-hop et du cirque.

Et si l’on aborde la question du point de vue du fond, je dirais que, dans la société en grande difficulté dans laquelle nous nous trouvons à l’heure actuelle, le propos des artistes a des chances d’être de plus en plus politique.

Trois questions à Maria Carmela Mini
Trois questions à Maria Carmela Mini
L'Institut français et le projet

Les projets de Latitudes prod. à l’international sont régulièrement soutenus par l'Institut français dans le cadre de son partenariat avec la région Hauts-de-France ou la Métropole Européenne de Lille.

 

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