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Arts visuels

Meriem Berrada et Isabelle Renard

Les propositions s’attachent autant aux échanges qu’aux fêlures, autant à ce qui est partagé qu’à ce qui est omis, à ce qui est visible qu’à ce qui est invisible, à ce qui s’oublie et à ce qui reste...

Pour la première fois, le Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris et le Musée d’Art Contemporain Africain Al Maaden (MACAAL) à Marrakech font dialoguer leurs collections. C’est à la lumière d’œuvres d’art de dix-huit artistes issus du continent africain et de ses diasporas, que l’exposition Ce qui s’oublie et ce qui reste interroge la transmission. Initialement prévue du 9 mars au 11 juillet 2021 dans le cadre de la Saison Africa2020, l’exposition existe pour le moment sous forme virtuelle et sur rendez-vous pour les professionnels. Les deux commissaires de l’exposition Meriem Berrada, directrice artistique du MACAAL, et Isabelle Renard, cheffe du service des collections et des expositions du Musée national de l’histoire de l’immigration nous parlent d’œuvres révélant ce qui a été enfoui.

Mis à jour le 21/04/2021

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Meriem Berrada et Isabelle Renard : 1 - Ce qui s’oublie et ce qui reste /Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery
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Ce qui s’oublie et ce qui reste / Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery

En arrière-plan : Curriculum vitae par Amina Agueznay (Maroc)
Au premier plan : Mon orge je le laisse chez les gens de bien. Et s’il leur arrive d’en manquer, je leur prête davantage(M’barek Ben Zida). Série Les poètes de la terre (2019) par M’barek Bouhchichi (Maroc)

D’où vient le titre poétique et si parlant de l’exposition « Ce qui s’oublie et ce qui reste » ?

Meriem Berrada : Pour répondre à l’invitation de la Saison Africa2020 à « regarder et comprendre le monde d’un point de vue africain », il m’a semblé important de questionner un socle commun et universel. Que l’on soit né à Cotonou, à Rabat ou à Paris, la question de la transmission - de ce que l’on garde et ce qui est omis consciemment ou involontairement - est inhérente à notre humanité.

Isabelle Renard : Et le titre correspond à l’esprit de cette exposition. Nous avons interrogé cette passation de fragments de mémoire, de savoirs et savoir-faire, de traditions et d’objets. Nous ne passons pas par des données, des cartes, des statistiques, mais plutôt par des propositions plastiques qui nous questionnent et nous amènent à voir autrement. On découvre comment les artistes s’emparent dans leurs œuvres de l’héritage transmis à travers les générations, les migrations et comment ils traduisent également les fragilités et les limites, les pertes et les ruptures de cette transmission. Plusieurs médiums : tissus, installations, vidéos, peintures, photographies, qui s’attachent autant aux échanges qu’aux fêlures, autant à ce qui est partagé qu’à ce qui est omis, à ce qui est visible qu’à ce qui est invisible, à ce qui s’oublie et à ce qui reste…

MB : Par exemple, l’artiste sud-africaine Lerato Shadi qui travaille sur la présence du corps noir dans l’espace public, propose ici aux visiteurs d’effacer des noms qu’elle a préalablement inscrits sur les murs. Or ces noms, ce sont ceux de femmes racisées oubliées par l’Histoire. En invitant le visiteur à reproduire un effacement historique, l’artiste joue le rôle de transmetteur et nous engage à nous interroger sur notre responsabilité. Autre exemple : « Langue maternelle » (2002) de l’artiste de parents algériens Zineb Sedira est une installation vidéo sur trois écrans où l’on suit trois conversations entre trois générations de femmes d’une même famille. La mère, la fille et la grand-mère s’exprimant chacune dans leur langue usuelle, la grand-mère et la petite fille n’arrivent pas à communiquer...

 

Comment les œuvres permettent-elles de faire le lien entre des mémoires individuelles et des représentations collectives ?

IR:  S’inspirant souvent de trajectoires personnelles ou familiales, les œuvres s’ouvrent à l’universel. L’artiste d’origine marocaine, Badr El Hammami qui vit aujourd’hui en France a exhumé dans Thabrate (« La lettre » en berbère, 2018) des objets appartenant à son père. Il y a des journaux, des cartes postales, mais aussi des K7 magnétiques qui permettaient aux Marocains venus travailler en France de correspondre avec leurs familles. L’artiste raconte une histoire personnelle, celle de son père. Mais il interroge également la grande Histoire d’une diaspora.

MB : M’barek Bouhchichi s’inspire aussi de son histoire pour donner à voir plastiquement les discriminations vécues par les Berbères noirs du sud du Maroc. Historiquement exclus de la propriété foncière, ils pouvaient cultiver la terre des « blancs » contre 1/5e des récoltes. L’artiste matérialise un déséquilibre socio-économique à travers une série de sculptures à taille humaine réalisées en métal oxydé. Il extrait systématiquement 1/5e de la même forme pour le recouvrir de cuivre et inverse les couleurs traditionnellement associées aux dominants/dominés. Dans cette œuvre, dont le titre rend hommage à un poète pourfendeur des inégalités, le noir devient majoritaire.

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5 - Ce qui s’oublie et ce qui reste /Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery
Ce qui s’oublie et ce qui reste /Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery

Notre-Dame de Paris, Série Perruques architecture (2006) par Meschac Gaba (Bénin)
C’est en ne taisant pas les fêlures de l’Histoire qu’il peut y avoir une promesse pour l’avenir.

Comment s’est passé le travail commun entre le Musée national de l’histoire de l’immigration et le Musée d’Art Contemporain Africain Al Maaden. La crise sanitaire a-t-elle compliqué la communication ?

IR : Quand N'Goné Fall, la Commissaire générale de la Saison Africa2020, nous a proposé d'inviter Meriem Berrada pour assurer le commissariat de cette exposition, nous avons rapproché deux musées jeunes, l’un public datant de 2007 et tourné vers l’Histoire des migrations et l’autre privé datant de 2016 et mettant en avant la vitalité et l’hybridité culturelle de l’art contemporain africain. C’est la première fois que nous travaillons ensemble et nous avons beaucoup appris les uns des autres. Par ailleurs, je ne crois pas que la crise sanitaire ait changé beaucoup de choses dans ce travail de préparation de l’exposition. Meriem étant basée à Marrakech, nous avons beaucoup communiqué en visioconférence.

MB : Il est vrai que la pandémie n’a pas été un frein pour nous. Concernant la collaboration, j’ajouterais que dans le contexte du Musée national de l’histoire de l’immigration, nous avons monté l’exposition tout à fait différemment à Paris de ce que nous aurions fait à Marrakech. Aussi parce ce que Ce qui s’oublie et ce qui reste dialogue avec le lieu : le Palais de la Porte Dorée.

IR : Effectivement, le Palais est un bâtiment art déco construit pour l’exposition coloniale internationale de 1931, avec des fresques à la gloire de l’Empire français.

MB : Dès la rédaction de la note d’intention préliminaire, il m’a semblé capital que le projet résonne avec l’histoire d’un bâtiment jalonné par des représentations coloniales. Il y a eu une phase de négociation sur l’espace de l’exposition car je tenais à ce que les visiteurs fassent l’expérience de ce bâtiment. En privilégiant le Hall Marie-Curie aux espaces habituels des étages, le public traverse le forum et fait face à la fresque célébrant la conquête française. Ce dialogue avec l’existant, démarre dès l’entrée au Palais avec Joël Andrianomearisoa (Madagascar) dont l’œuvre textile à la fois monumentale et fragile a été pensée pour l’espace de circulation qu’est le hall d’honneur tout en proposant à son verso un chromatisme en écho direct à la fresque. Une manière de dire que c’est en ne taisant pas les fêlures de l’Histoire qu’il peut y avoir une promesse pour l’avenir.

 

Pouvez-vous nous parler de votre programmation autour de l’exposition ? Comment la rend-elle accessible à tous les publics et quels sont vos dispositifs de médiation culturelle ?

IR : Évidemment, tant que le musée n’est pas ouvert au public, une grande partie de la programmation demeure en suspens. Il y aura tout un cycle de conférences et de débats mis en place avec Meriem Berrada, une série de rencontres pédagogiques et également un numéro spécial de la revue du Musée de l’Histoire de l’Immigration, Hommes & Migrations, avec un dossier et le porte-folio de l’exposition. Nous avons également prévu un site internet dédié qui présente les œuvres. Par ailleurs la parole est donnée aux artistes à travers de courtes vidéos qui seront diffusées sur le site. 

1 - Ce qui s’oublie et ce qui reste /Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery Ce qui s’oublie et ce qui reste / Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery En arrière-plan : Curriculum vitae par Amina Agueznay (Maroc) Au premier plan : Mon orge je le laisse chez les gens de bien. Et s’il leur arrive d’en manquer, je leur prête davantage(M’barek Ben Zida). Série Les poètes de la terre (2019) par M’barek Bouhchichi (Maroc)
2- Ce qui s’oublie et ce qui reste /Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery Ce qui s’oublie et ce qui reste /Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery Seriti Se par Lerato Shadi (Afrique du Sud)
3 - Ce qui s’oublie et ce qui reste /Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery Ce qui s’oublie et ce qui reste /Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery Al Amakine par Abdessamad El Montassir (Maroc)
4 - Ce qui s’oublie et ce qui reste /Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery Ce qui s’oublie et ce qui reste /Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery …notwithstanding the forces at hand, Série Surtentures (2018) par Emo de Medeiros (France/Bénin)
5 - Ce qui s’oublie et ce qui reste /Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery Ce qui s’oublie et ce qui reste /Musée national de l’histoire de l’immigration © Anne Volery Notre-Dame de Paris, Série Perruques architecture (2006) par Meschac Gaba (Bénin)
L'Institut français et l'exposition

L'exposition Ce qui s’oublie et ce qui reste est proposée dans le cadre de la Saison Africa 2020. 

En savoir + sur la Saison Africa2020

L'institut français, LAB