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Moojan Asghari

Nous allons développer des groupes d'expertes avec nos spécialistes féminines de façon à être impliquées dans les décisions importantes concernant l'éthique de l’Intelligence artificielle. Car là encore, les décisions sont masculines.

Franco-iranienne de 31 ans, Moojan Asghari est une femme engagée dans les communautés de l'Intelligence Artificielle (IA). Militante pour la promotion de la place des femmes, sous-représentées dans ce domaine, elle co-fonde en 2017 l’ONG « Women in AI » (Women in Artificial Intelligence). 

Mis à jour le 10/03/2021

5 min

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Moojan Asghari
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© Moojan Asghari

Où avez-vous grandi et quel est votre parcours ?

J'ai grandi à Téhéran où j'ai suivi des études d'ingénieur industriel avant de m'envoler pour la France où j'ai été admise à l'EDHEC Business School. J’y ai fait un master en management, option finance d'entreprise. Pendant plus d'un an, j'ai travaillé dans la banque, portant un intérêt moyen à ce que je faisais. Avec des amis, nous avons décidé de monter une société d’événementiel autour des hautes technologies.

En mai 2017, vous co-fondez l'ONG « Women in AI ». Comment êtes-vous passée de l'événementiel à femme d'influence dans l'Intelligence Artificielle ? Quel est l'objectif premier de cette communauté ?

C'est un heureux hasard ! Un jour, un ami me demande d'organiser un hackathon consacré à l'IA. Il y avait plus de 100 personnes mais seulement 4 femmes. C'est là que j'ai réalisé qu'il était urgent de faire quelque chose pour promouvoir la place des femmes dans les STEM (Sciences, Technologies, Ingénierie, Mathématiques), où elles sont moins de 20% en France, et dans l'IA où leur proportion est de moins de 12%.

Partant de ce constat, j'ai constitué un groupe sur Facebook : « Women in AI ». L'idée était de créer un groupe de femmes, puis des événements pour le grand public avec des experts de l'IA qui donnaient des cours gratuits pour les jeunes filles. L'éducation est au cœur de notre projet, c’est un point essentiel. Nous créons des opportunités pour les filles afin de les inciter à se lancer dans l'IA pour que plus tard, elles partagent leurs expériences lors d'événements avec la communauté.

Vous défendez la diversité et la présence des femmes dans l'IA, en disant que ce sont « les oubliées de l'IA ». Pourquoi la présence des femmes et la diversité sont-ils des points si essentiels dans l'IA ?

L'inclusion des femmes est cruciale dans le développement de l'IA car le fait d'avoir près de 90% d'hommes dans ce domaine fait que les développeurs de programmes nécessaires à l'IA sont discriminatoires et biaisés, car ils n'intègrent pas certaines datas. Cela a créé, par exemple, des problèmes de reconnaissance visuelle de caméras qui ne reconnaissent pas les femmes noires, asiatiques, ou qui sont différentes des personnes qui ont élaboré ces applications. Une IA qui sera développée par des femmes et des hommes sera plus représentative des particularités du genre. La diversité des parties prenantes dans le développement de l’IA permettra un déploiement commercial plus important, car il sera adapté à l’ensemble de la société, et pas seulement à sa moitié.

Une IA qui sera développée par des femmes et des hommes sera plus représentative des particularités du genre.

Quels sont les défis à relever avec Women in AI et quelles sont vos actions mises en place pour y parvenir ?

Nous avons deux défis majeurs. Le premier est d'encourager les jeunes filles à prendre le chemin de l'IA, à oser s'orienter vers ce type de carrière. C'est difficile car cela va prendre du temps et passera par un changement des mentalités. Pour sensibiliser la jeunesse féminine, nous avons plusieurs dispositifs dont des partenariats avec des écoles, collèges et lycées, où nous faisons des sessions d'introduction à l'IA.

L'autre défi fait partie de notre stratégie pour 2021 : un rôle décisionnaire dans la réglementation de l'IA. Aux côtés d'organisations qui décident de la réglementation de l'IA, nous allons développer des groupes d'expertes avec nos spécialistes féminines de façon à être impliquées dans les décisions importantes concernant l'éthique de l’IA. Car là encore, les décisions sont masculines.

Où en est le développement de l'IA dans la société et les technologies ? Quels sont les programmes qui se développent ? Les nouveaux métiers ou secteurs qui émergent ?

L'IA est aujourd'hui présente dans quasi tous les secteurs mais les domaines les plus porteurs sont la technologie financière et la santé. Avec le télétravail lié à la crise sanitaire, un autre secteur émerge : la cybersécurité, pour protéger les internautes du harcèlement en ligne.

Depuis cette année, vous êtes co-présidente du « Comité des Genres » de la plateforme européenne pour le développement de l'IA : IA4EU. Pouvez-vous présenter cette plateforme ? Quel est votre rôle ?

IA4EU est un consortium auquel Women in AI a participé avec le groupe Thales. Financée par la Commission européenne, elle a pour objet de centraliser et connecter les acteurs du secteur entre eux. On veut créer une interconnexion pour avoir une plateforme qui crée des collaborations entre secteurs. Le Comité des Genres a pour but de promouvoir la diversité sans exclusion dans l'IA. Nous communiquons beaucoup sur l'importance de cette diversité.

Franco-iranienne, vous avez lancé en Iran le premier concours de start-up Silk Road Startup en 2018. De quoi s'agit-il ? L'Iran est-il un pays où la femme a sa place dans le secteur des hautes technologies et de l'IA ?

Cette initiative m'est venue d'une association française, Ticket for Change, qui aide les entrepreneurs à développer leur projet. L'association fait un tour de France et à chaque étape, rencontre des jeunes entrepreneurs qui veulent se lancer. Avec Silk Road Trip, j'ai dupliqué ce modèle. En Iran, l'écosystème pour les start-up est moins important qu'en Occident. J'ai ainsi développé un réseau international de monteurs de projet pour entraîner les startupers iraniens. Nous faisons chaque année le tour des dix villes les plus dynamiques et organisons une compétition. En Iran, nous avons 70% d'ingénieurs féminins pour 30% d'hommes. Elles ont les compétences techniques mais après leur diplôme, la culture fait qu'elles ne travaillent pas, ou rencontrent des difficultés à monter leur entreprise. La difficulté c'est de les aider à concrétiser leur projet et de les aider à trouver un poste à haute responsabilité.

J’ai d’ailleurs créé en octobre 2020 l’initiative "Thousand Eyes On Me", une plateforme de développement personnel et de personal branding pour les femmes qui souhaitent explorer leur potentiel, gagner en confiance et devenir des leaders influents. Nous y partageons des cours en ligne et des sessions de coaching pour les femmes sur différents aspects du leadership comme la confiance en soi, la négociation ou la prise de parole en public.

L'Institut français et le projet

L'Institut français propose cette interview car il souhaite favoriser les échanges et la circulation des idées, et contribuer à faire vivre le débat public dans le monde. 

L'institut français, LAB