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Cinéma

Myriam el Hajj

Je ne suis ni historienne, ni journaliste, et encore moins politicienne. À partir de l’intimité familiale et affective, j’interroge simplement les mécanismes de transmission des violences d’antan.

Réalisatrice et comédienne libanaise, Myriam el Hajj est lauréate 2020 du programme de résidences de l’Institut Français à la Cité internationale des arts. Elle y poursuit l’écriture de son premier long-métrage de fiction, Commedia, dans lequel elle aborde plusieurs thématiques de prédilection : l’intime, le social et l’histoire politique troublée du Liban.

 

Mis à jour le 11/12/2020

5 min

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Myriam el Hajj
Crédits
© Fransisco Zamora

Pourquoi vous être tournée vers le programme de résidences proposé par l’Institut Français ?

Depuis la sortie de mon premier long-métrage documentaire en 2015, Trêves, je n’ai rien tourné. Trop occupée par l’enseignement du cinéma à l’Académie Libanaise des Beaux-Arts (ALBA) de Beyrouth, et les mouvements sociaux qui ont traversé mon pays, j’étais incapable de prendre le recul nécessaire à l’élaboration d’un film. Cette résidence représente l’occasion idéale pour me concentrer sur un nouveau projet.

Comptez-vous travailler à une oeuvre spécifique durant cette résidence ?

J’écris Commedia, mon premier long-métrage de fiction. La trame sera celle d’une jeune femme faisant du théâtre en France, et décidée à retourner dans son pays d’origine, le Liban, afin de comprendre pourquoi son père y a commis un attentat. Il s’agira d’une quête émancipatrice vis-à-vis de la figure paternelle, et de l’histoire libanaise. J’ai candidaté à la résidence avec une note sur ce projet, et espère la quitter en ayant rédigé une version avancée du scénario. Je compte débuter le tournage de Commedia en 2021.

Comment s’est construit votre goût du 7e art ?

Le Liban n’est pas vraiment un pays de cinéma. Notre culture cinématographique est corrélée aux guerres qui ont déchiré le pays : cinéma d’avant-guerre, de guerre, d’après-guerre… Le choix est limité. Enfant, je visionnais beaucoup d’émissions et de films égyptiens qui m’ont poussé à vouloir devenir actrice, avant de m’orienter vers la réalisation. J’ai passé une licence de cinéma à Beyrouth, puis suis arrivée en France afin de poursuivre un master à Paris VIII. Sur place, j’ai réalisé plusieurs courts-métrages durant mes études, et suis retournée au Liban en 2013 pour tourner Trêve.

Ce premier long-métrage était un documentaire. Pour quelle raison passer à la fiction dans Commedia ?

J’aime jongler entre les médiums et les approches. Outre mon activité de cinéaste, j’ai été comédienne et demain, si un sujet m’intéresse, je pourrai construire une installation pour l’approfondir… Je ne me définis pas juste comme documentariste. D’ailleurs j’avais d’abord pensé Trêve comme une fiction. Mais ce qui est à l’image, mon oncle dans son magasin d’armes à feu échangeant,  avec ses amis et moi, sur la guerre civile à laquelle ils avaient participé me paraissait si éloquent qu’il fallait en faire un documentaire. Les choses diffèrent pour Commedia. L’histoire est celle d’un amour, de l’éveil d’une conscience politique propre. Elle impose la fiction.

Pour pouvoir rêver le futur, il importe de comprendre notre passé.

Les questions du souvenir, de la guerre, et de la politique libanaise sont des leitmotivs de votre œuvre. Pourquoi ?

Je suis née à Beyrouth en 1983. Autrement dit, je n’ai pas vraiment en mémoire la guerre civile qui a déchiré mon pays entre 1975 et 1990. Je fais partie d’une génération impactée par un conflit dont l’histoire n’a pas été bien transmise. Puisqu’il n’y a eu ni vainqueur ni vaincu, personne n’a de fin mot sur le sujet. Chacun cherche à imposer sa propre version. En grandissant je me suis questionnée, puis révoltée. Les membres de ma famille qui avaient pris les armes faisaient-ils partie des bons, ou des mauvais ? Cette guerre civile représente un passé qui refuse de passer, du point de vue de l’intimité des foyers. Mais aussi de la politique, puisque nos gouvernants d’aujourd’hui sont les seigneurs de guerre d’hier. Afin d’ouvrir une nouvelle page de l’histoire du Liban, il faut évacuer cette classe politique. Et pour pouvoir rêver le futur, il importe de comprendre notre passé. Dans cette perspective, mon rôle n’est pas d’énoncer une vérité ou de trancher parmi la multitude d’opinions. Je ne suis ni historienne, ni journaliste, et encore moins politicienne. À partir de l’intimité familiale et affective, j’interroge simplement les mécanismes de transmission des violences d’antan.

Les sujets que vous abordez sont-ils tabous au Liban ?

Si les politiciens estiment qu’un film exhume des histoires qu’ils ont camouflées, ils le censureront au motif qu’il perturberait une paix et une cohésion nationale péniblement construite, encore fragile. Je ne sais pas si mon prochain film sera censuré… J’essaie de ne pas y penser. En tout cas Trêve ne l’a pas été puisque nous avons pu le projeter.

Lors de la première diffusion à Beyrouth, il y avait beaucoup de jeunes dans la salle, mais aussi les protagonistes du film. Mon oncle, ses amis… Durant le débat post-projection, quelqu’un leur a demandé s’ils reprendraient les armes au cas où une nouvelle guerre éclaterait. La réponse était oui. Certains ont applaudi, d’autres hués. S’en est suivie une dispute générale. Cet épisode reflète l’impossibilité du dialogue intergénérationnel sur la guerre, parfois entre membres d’une même famille. Mes films ont précisément vocation à faire germer des débats, là où l’incompréhension règne.

Vous considérez-vous comme une artiste militante ?

Dans la mesure où j’étais dans les rues libanaises en 2015, puis en 2019, je suis politisée. Pour autant, je n’entends pas produire un cinéma militant. Ce qui m’intéresse, ce sont les liens entre la sphère de l’intime et celle du politique. Mais mes œuvres se nourrissent de l’actualité. Par exemple j’ai beaucoup filmé les manifestations de 2019, et ces images serviront au montage de mon prochain documentaire. Mon projet est de me concentrer sur ce second documentaire, que j’ai commencé à filmer en 2018 et qui s’intitulera Suspendu(s). Il portera à l’écran le récit de trois personnages ayant essayé de faire bouger les choses au Liban. Une jeune activiste qui s’est presque retrouvée à la tête du mouvement de 2019, une politicienne évincée pour fraude alors qu’elle avait été élue aux législatives de 2018. Et un initiateur de la guerre civile dont le nom a été oublié, car caché. J’espère pouvoir finir le tournage d’ici fin 2021, mais nul ne sait déjà ce qui résultera des protestations de 2019. De nouveaux évènements pourraient bousculer cet agenda.

L'Institut français et l'artiste

Lauréate du programme de résidences de l'Institut français à la Cité internationale des arts, Myriam el Hajj est actuellement à Paris pour travailler sur son premier long-métrage de fiction, Commedia.

En savoir + sur le programme de résidences à la Cité internationale des arts

L'institut français, LAB