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Nasri N. Sayegh

Il y a quelque chose de très ludique et d’enfantin dans ma manière de travailler. Un jeu permanent qui peut être joyeux, et parfois plus grave.

Lauréat du programme de résidences de l’Institut français à la Cité internationale des arts, Nasri Sayegh est actuellement à Paris. Né à Beyrouth en 1978, il travaille sur un projet d’archive intime Violets for my Furs et/ou Where no one else can see

Mis à jour le 14/12/2020

5 min

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Nasri N. Sayegh
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© Nasri N. Sayegh

Au cœur de cette année 2020, il y a votre résidence à la Cité internationale des arts. Comment se déroulent la résidence et votre projet ?  

Je suis là par un tragique hasard. Suite à l’innommable 4 Août et tout ce que ce drame a pu engendrer - et engendre toujours — de course, de précipitation, de peur et de surenchère de choix vitaux - partir ou rester ? — c’est à la fois un grand bonheur d’être là, dans ce qui me paraît être un autre espace-temps et, aussi, un séjour très étrange; dans le sens noble et parfois douloureux du terme. C’est beau l’étrangeté. Ce Paris qui n’est plus tout à fait Paris. Beyrouth, qui pour l’heure, n’est plus Beyrouth. Mais c’est aussi dans tout ce que nous vivons, cet instant inédit, puissant. Ce beau silence qui invite à une forme d’introspection. Un silence studieux. Il s’agit de ma toute première résidence artistique. Et je me réjouis d’être dans un cadre où je me retrouve seul face aux mots. Longtemps, je me suis écrit pour les autres. Je ne me suis jamais réellement permis l’écriture pour/de soi. Journaliste radio puis journaliste écrit, mes mots étaient toujours des mots d’usage, des mots d’emprunts. Dans un Liban aujourd’hui béant, je me vois enfin libéré du bruit, débarrassé du mot pour l’Autre; me vient l’urgence, l’insolence d’un écrit dénué d’excuse, de subterfuge. L’écriture nue. Lire, écrire, relire, écrire pour enfin mieux pouvoir me dé-dire. 

Votre travail en résidence s’articule autour de la photographie d’un enfant. Le travail d’archive est-il important pour vous ? 

Je suis parti d’une photo retrouvée dans des archives familiales. S’agit-il de moi dans cette ancienne photo de kermesse, je ne m'en souviens plus. Ce que je sais, c’est que cette photo agit en moi d’une manière obscure, souterraine. Image prétexte à l’écrit. La scène se passe au cœur des années 1980. Ces années au presque insouciant débridé. Malgré le feu. Malgré la braise. Malgré Beyrouth. J’ai grandi, ou je m’amuse parfois à dire que j’ai été grandi, dans ce Paris des années 80. Ce Paris d’Elli Medeiros, de Jacno, de Brigitte Fontaine, d’Etienne Daho, des Nuits de la Pleine Lune où à l’époque on ne touchait pas à son pote. Ces années 1980 de Madonna et son légendaire Into the Groove dont le titre de mon projet est usurpé: Where No One Else Can See. Où nul autre ne peut voir. Mais qu’y a-t-il à voir au juste ? Qu’y a-t-il à regarder ? Qu’y a-t-il à lire dans cette image surannée ? Les archives c’est tout d’abord pour leur pouvoir de séduction. Albums de photos, documents anciens, coupures de journaux - catalogage et collection sont deux manies que j’ai gardées de mon enfance. Dans mon travail, il y a peut-être souvent des traces, des résidus autobiographiques, mais ces intuitions sont très vites sujettes à plein de jolis accidents ; ça part dans tous les sens. Les images me permettent d’avancer dans ma recherche.  

Travailler à partir d’anciennes photographies, est-ce une manière de questionner le passé ?

Mes découvertes d’archives, de sons ou encore de photos sont toujours aléatoires. Pour moi, il s’agit de vagabondage, de promenade. Alors que l’archiviste recherche précisément un document dans une certaine forme de science, je peux être séduit par un album de photos dans un marché…. C’est souvent à partir d’une image que tout se met en mouvement. Il y a pour moi quelque chose de très ludique et d’enfantin dans ma manière de travailler. Une espèce de jeu permanent qui peut être joyeux, et plus grave parfois. L’archive est un prétexte. Elle est aguicheuse de mots. L’imaginaire pris entre tremblements et stupeurs se met en marche dans une posture de perpétuel émerveillement.

Vous avez un parcours mêlant cinéma, théâtre, broderie, radio ou encore photographie. Pourquoi cette envie de toucher à différents arts ?

“It’s beyond my control !” comme répondrait le Vicomte de Valmont à Madame de Merteuil - dans le film de Frears (Les Liaisons dangereuses) et non chez Laclos qui lui, écrivait plutôt un “Ce n’est pas ma faute !”. Je n’arrive jamais à écrire un texte sans me faire entourer des images, sans écouter de la musique, sans revenir à des sources, les croiser, les mélanger, les contredire. Il y a toujours un voyage qui se fait. J’ai besoin d’aller voir ailleurs. Dès qu’un médium ne m’offre plus de réponse, je passe à un autre. Je passe des textes aux images, mais les sons sont toujours présents. La musique m’accompagne même la nuit. La radio est très présente dans ma vie, c’est organique. La broderie a aussi toujours été avec moi, j’adore les tissus et leur sensualité. Le fait que ce soit palpable. J’ai parfois besoin de bifurquer, de chercher, de puiser et de produire ailleurs. Lutter pour et contre l’ennui…

Votre biographie parle de vous comme d'un « guetteur de mots, d'images et de sons ». Vous reconnaissez-vous dans cette idée de "guetteur" ?

À guetteur, j’ajouterais le mot « voyeur ». Je dirais très gaiement que je suis un obsédé textuel, visuel et sonore. J’ai besoin de ces stimuli. Dans l’atelier de la résidence à la Cité internationale des arts, alors même que je suis en écriture, je m’entoure d’images, il doit y avoir mille images scotchées au mur. Ces images sont dans un désordre total et puis un jour, elles font soudain sens. Elles habitent avec moi, je les vois, je les guette. Elles aussi. J’ai besoin que mes yeux soient aguichés, c’est en ça que je suis un guetteur, un voyeur. J’ai besoin de cette curiosité inquiète pour créer.  

Je n’arrive jamais à écrire un texte sans me faire entourer des images, sans écouter de la musique, sans revenir à des sources, les croiser, les mélanger, les contredire.

Votre première exposition a eu lieu en juin 2016, à l’Institut français de Beyrouth, elle a été suivie d’autres événements notamment au Beirut Art Center. Comment la photographie s’insère-t-elle dans votre parcours créatif ?  

À la faveur du passage d’un téléphone ordinaire à un smartphone, je me suis amusé à faire des photos. C’est le magnifique Eric Lebas, alors chargé culturel à l’Institut français de Beyrouth qui m’a convié à exposer ces images. À l’époque je n’avais aucune velléité, mais j’ai finalement joué le jeu en imaginant l’exposition Beyrouth, peut-être. Avec ce projet, mon travail a pris une nouvelle tournure, j’ai travaillé à de nouvelles expositions comme Unravelled au Beirut Art Center. J’ai commencé à produire moi-même, à prendre les rênes. 

En 2020, vous avez signé la réalisation de 320 / 38 Maison Rabih Kayrouz. C’était votre première fois derrière la caméra, comment le projet est-il né ? 

Rabih Kayrouz m’a contacté : il m’a proposé de faire un film entre Paris et Beyrouth. J’ai filmé en gros plan les petites mains qui travaillent et dansent, Rue Gemmayzé dans l’atelier beyrouthin du créateur, sur une robe qui n’existe pas. Un fil imaginaire se tend entre les deux villes puis cette robe sublime qui prend vie Boulevard Raspail à Paris. C’est d’autant plus émouvant que l’atelier a été détruit par l’explosion. Ce petit film est aujourd’hui comme une trace, un témoignage de nos vies d’avant. 

Le film tisse un lien entre Beyrouth et Paris, c’est un lien important pour vous ?

J’ai un rapport viscéral qui me lie ou parfois me suspend entre Paris et Beyrouth. Ma langue maternelle est l’arabe, mais Paris est mon autre langue maternelle. Cette double appartenance, je la vis comme une douce malédiction et à la fois comme une chose magnifique. Mes multiples allers-retours Paris-Beyrouth sont souvent liés à des petites, moyennes et grandes tragédies. 

En mars 2020 en pleine pandémie, vous avez lancé la plateforme Radiokarantina. Qu’est-ce qui a motivé votre envie de la créer ?

Le 15 mars, le Liban est entré en quarantaine. C’était très spectaculaire. Pour m’amuser et pour passer le temps, j’ai fait un premier mix ce soir-là que j’ai appelé Radiokarantina, pour le côté quarantaine mais aussi par humour et par amour pour Karantina, un quartier de Beyrouth - aujourd’hui désolé. Dès le lendemain, j’ai reçu des messages d’artistes, de musiciens et de cinéastes qui voulaient participer en proposant des mélanges sonores voire des pièces radiophoniques. C’était aussi l’occasion de faire revivre la dédicace, des personnes se sont dédiées des chansons, de Mogadiscio vers Melbourne, de Melbourne vers Tunis. Ceci n’est donc pas une radio (!) mais plutôt une humble chambre faisant écho à ce qui se passait - et se passe encore dans notre monde. 

Comment Radiokarantina a évolué depuis la fin du « premier » confinement ?

Avec le déconfinement, la crise économique - qui s’annonçait déjà bien avant la pandémie - a frappé le Liban de plein fouet. Il y a eu une vague de suicides, dont celui d’un père de famille au mois de mai dernier en plein cœur de Beyrouth. Après ça, j’ai eu des difficultés à reprendre, à écouter de la musique et à danser. C’était comme un deuil pour nous. Par la suite, Radiokarantina (ma maison-atelier) a survécu à l’explosion. Elle est toujours là et j’ai, après un long silence, repris. La nouvelle programmation s’appelle Lettres à Beyrouth.

En parallèle, Radiokarantina a été invitée dans de grandes chaînes de radio pour participer à des levées de fonds pour reconstruire Beyrouth et surtout venir en aide aux victimes les plus vulnérables.

Votre résidence à la Cité internationale des arts se termine en janvier 2021, quels seront alors vos projets ? 

Je suis invité pour une résidence d’artiste à la Villa Arson à Nice au printemps prochain.J’essaye d’entrevoir ce qui va se passer mais je suis bien dans ce présent de la création. Dans ce moment de répit, de respiration, à la Cité internationale des arts. Je ne sais pas de quoi le futur sera fait, mais j’essaye d’avancer chaque jour dans ce que j’écris, dans ce que je décris et dans ce que je rate. Et ce sont justement ces ratures qui m’aident à continuer.

320 / 38 Maison Rabih Kayrouz - Un film de Nasri Sayegh
Crédits
© karantina productions
L'Institut français et l'artiste

Lauréat du programme de résidences de l'Institut français à la Cité internationale des arts,  Nasri N. Sayegh est actuellement à Paris pour travailler sur son projet Where no one else can see.

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