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Nathalie Béasse

En entremêlant différentes atmosphères, j'invite le public à se raconter sa propre histoire, à lâcher-prise dans la contemplation et l'instant présent.

Artiste pluridisciplinaire, Nathalie Béasse a fondé sa compagnie en 1999 afin d'imaginer ses propres spectacles entre théâtre, danse et arts visuels. À l'occasion de son prochain projet, ceux-qui-vont-contre-le-vent, elle raconte son processus créatif et l'importance de son rapport à la scène.

Publié le 02/07/2021

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Nathalie Béasse
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© JBlin

À la fois metteure en scène, plasticienne, chorégraphe et scénographe, votre carrière est faite d'expériences diverses et de multiples collaborations. Pouvez-vous nous raconter, en quelques mots, votre parcours ?

Mon parcours démarre par le cinéma. Après le lycée, j'étais vraiment attirée par l'image, la photographie, le cadrage mais aussi le montage. N'ayant pas pu m'inscrire dans une école de cinéma, je suis entrée aux Beaux-Arts d'Angers en option audiovisuel avec l'envie de créer des films. Durant un échange en Allemagne, j'ai découvert la performance à côté de Berlin et notamment un projet dirigé par des étudiants de Marina Abramovic au cours duquel j'ai pu travailler sur le corps et la matière. De retour en France, j'ai commencé à me mettre en scène dans mes installations, puis j'ai rejoint le conservatoire de région : je n'ai absolument pas pris l'autoroute des grandes écoles mais plutôt d'autres chemins pour acquérir une expérience des arts plastiques et du théâtre. Pendant six ans, je suis partie à l'étranger avec le groupe ZUR et j'ai ensuite créé ma propre compagnie afin de réunir des danseurs, des comédiens et des musiciens dans mes spectacles.

 

Durant votre formation aux Beaux-Arts d'Angers, vous avez pu découvrir les arts de la scène à la Haute École d'arts plastiques de Brunswick. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à ajouter la pratique scénique à votre pratique plastique ?

Après cette expérience, il ne m'apparaissait plus envisageable de ne pas concevoir la présence du corps dans mon travail. Avant même d'avoir du texte, le rapport à l'espace, à l'objet, à la scénographie, était une matière première extrêmement importante. Tout est partenaire quand je travaille, cela résonne de partout, dans ce que je vois, entends et éprouve. Quand j'étais aux Beaux-Arts, le fait d'assister à des spectacles comme Choral de François Tanguy ou Iets op Bach d'Alain Platel m'a montré qu'il était possible de mélanger ces formes. J'avais envie de raconter des histoires avec, à la fois, du texte, du son et de l'image, en fonction des artistes rencontrés et des émotions ressenties au plateau. Il me fallait créer du lien avec le public d'une manière qui ne soit pas linéaire, mais plutôt fragmentée et organique, aussi sensible qu'émotionnelle.

 

Votre travail personnel et celui de votre compagnie se déclinent entre le théâtre, la danse et les arts visuels. Comment envisagez-vous ces disciplines et leur entrelacement dans vos œuvres ?

Je n'y songe même pas. Lorsque je suis plongée dans mon processus créatif, tout est déjà entremêlé. Je peux penser à une scène et passer deux jours à ne travailler que la scénographie avec des acteurs. Je prends et je mets tout au même niveau : pour moi, souvent la forme donne le fond donc j'ai confiance en cette intuition sensible et visuelle. Tout se croise tout le temps, rien n'est placé au hasard et tous les moindres détails sont importants, de la couleur d'une nappe à celle d'un rideau. Les acteurs avec lesquels je travaille répètent très rapidement en costumes, ce qui me permet de retrouver immédiatement les matières. Il faut des comédiens très disponibles qui sont aussitôt amenés dans mon univers. Je leur demande d'oublier d'où ils viennent et de me laisser rêver sur eux. Même si j'ai des idées et des envies, ce sont eux qui m'inspirent, qui font naître les scènes grâce à leurs corps et leurs énergies. 

Je n'envisage pas mes spectacles comme des entités séparées. J'ai l'impression de bâtir une histoire de maison avec des pièces et des gens, qui passent d'un espace à un autre.

Vous élaborez des créations sous différentes formes, des poèmes aux fresques, en utilisant des matières comme l'eau, la terre ou le corps humain. De quelle façon choisissez-vous vos supports en fonction de vos sujets ?

Mes projets représentent une forme de continuité, je n'envisage pas mes spectacles comme des entités séparées. J'ai l'impression de bâtir une histoire de maison avec des pièces et des gens, qui passent d'un espace à un autre. J'aborde des thématiques souvent proches les unes des autres – mais avec des couleurs différentes – et je creuse à chaque fois plein de choses que j'ai effleurées sur d'anciennes créations. Il y a des expériences dont je n'ai plus envie comme des mélanges entre vidéo et cinéma. J'adore diriger des acteurs et scénographier mais la technique de la vidéo et son rapport au public ne correspondent pas à mon instinct. Je suis plus attentive aux couleurs, j'ai des spectacles de lumières et d'autres plus sombres : leur tonalité est complètement liée à la question du ressenti.

 

En juillet prochain, vous allez retrouver la scène et présenter votre spectacle « ceux-qui-vont-contre-le-vent » au Festival d'Avignon. Quelle est l'origine de ce projet et comment s'est déroulée sa réalisation ?

Après avoir travaillé pendant un an sur aux éclats... qui possédait une couleur burlesque autour notamment de la magie, j'avais envie de passer de l'autre côté. Souvent, mes spectacles sont tragi-comiques et je pense qu'il y a beaucoup de légèreté dans le tragique. Dans ceux-qui-vont-contre-le-vent, je souhaitais parler du manque, de la disparition dans tous les sens du terme, de la manière dont les choses s'effacent. Je voulais évoquer à nouveau la famille et la fratrie qui étaient souvent présentes dans mes spectacles. Il y a quelques temps, j'ai échangé sur des correspondances lors d'un stage avec de jeunes comédiens. Autour d'une table, ils avaient écrit seize lettres sur le manque et l'absence qui ont fini par former une seule et même histoire. Et, bien sûr, la pandémie et la véritable absence de l'équipe sont arrivées sans que je n'en parle réellement. En entremêlant différentes atmosphères, j'invite le public à se raconter sa propre histoire, à lâcher-prise dans la contemplation et l'instant présent.

 

Depuis 2005, vous élaborez des performances in situ où vous investissez des lieux, des environnements différents, qu'ils soient urbains ou naturels. De quelle manière pensez-vous la scène ? Comment concevez-vous l'espace dans lequel vous laissez évoluer vos histoires ?

Je suis à l'écoute de mon environnement et, en m'installant dans ces espaces, je cherche à les entendre parler. Il est important de ne pas cacher ce qui nous entoure, de voir comment une chose peut en entraîner une autre, notamment dans mes spectacles. Par rapport aux paysages, nous sommes dans une certaine frontalité quand je travaille. Les performances in situ sont des moments forts puisque nous jouons avec les éléments, sans technique, ni éclairages. C'est ce lien qui nourrit la création et ce que nous avons envie de raconter sur une scène ouverte comme celle-ci. Je ne veux pas recréer un petit plateau : la scène est déjà le paysage, un mur, un buisson d'où peut surgir un acteur. J'essaie de retrouver l'enfant qui est en moi et de composer une narration avec l'oiseau qui chante ou l'avion qui passe en voyant différemment l'espace dans lequel on se promène.

Il m'importe de créer des fils invisibles qui partent du plateau vers le public et reviennent par ricochet, pour que cet échange soit généreux et simple.

Au cœur de ces univers et de ces formes parfois très éloignés les uns des autres, quel est votre rapport au regard du spectateur ? Imaginez-vous son immersion dans votre création ?

Lorsque je crée, je me mets à la place du spectateur. J'ai besoin d'être dans un rapport très physique à ce que je suis en train de créer. J'essaie d'être toujours en lien direct avec ce qui se passe au plateau : si je ne parviens pas à obtenir ce lien, il m'est impossible de réussir. Il m'importe de créer des fils invisibles qui partent du plateau vers le public et reviennent par ricochet, pour que cet échange soit généreux et simple. C'est pourquoi j'évite la technique et la technologie afin de ne pas installer de distance. Je travaille beaucoup sur le non-projeté et mes textes sont de petites bulles qui s'ouvrent, des hommages à des auteurs comme Dostoïevski, Flaubert, Rilke ou Duras. Sinon, c'est avant tout le corps qui parle, l'objet et la lumière qui dialoguent avec lui. Tout est texte, tout ce que je vois au plateau est source de narration et dès qu'un acteur entre, il y a déjà quelque chose qui vibre autour de lui.

 

En partenariat avec le collectif Blast, vous mutualisez un lieu de résidence à Angers, la cabine, au pad – Pépinière artistique daviers – afin de rassembler des artistes autour de moments de création. Comment s'organisent ces résidences et ces rencontres ?

Avec Blast, nous ne choisissons pas ensemble les artistes mais nous les accueillons deux, voire trois semaines. C'est un projet qui est né il y a dix ans dans un ancien atelier resté vide et nous avons décidé de monter ce lieu de résidence pour créer un endroit d'expériences et d'échanges. Nous sommes dans une optique légère avec des personnalités qui sont au début de leur projet et nous leur proposons des ouvertures et des discussions. Cela reste une idée de chantier et de connexion entre les arts. Nous voulons conserver ce rapport hybride entre deux espaces distincts, deux studios, où de véritables rencontres se nouent dans une soif de générosité et d'interaction. Il nous tient à cœur de créer des ponts avec d'autres structures et, personnellement, j'adore assister à ces moments de découvertes, de recherches et de répétitions. J'aime questionner le plateau, son rapport au public et à la matière donc j'accueille beaucoup d'artistes qui s'interrogent de cette manière.

 

Avez-vous d'autres projets en tête après votre nouveau spectacle ? Savez-vous déjà sur quelle thématique ou avec quelle matière vous travaillerez prochainement ?

En principe, j'ai toujours du mal à me projeter, d'autant qu'actuellement, aux éclats... n'a pas beaucoup tourné à cause du Covid et que ceux-qui-vont-contre-le-vent n'a pas encore été joué. On est dans une période où les choses ont émergé sans réellement éclore même si je viens de recevoir une nouvelle commande du Théâtre National de Strasbourg et de la Comédie de Colmar. Ce sera un projet itinérant avec des comédiens du programme Ier Acte initié par Stanislas Nordey afin d'aider des artistes issus de la diversité. À l'automne, nous allons parcourir tous les petits villages alsaciens, puis reprendre la tournée au printemps 2022. C'est une création qui arrive au bon moment puisque j'espérais, à l'avenir, une réalisation plus intimiste que ceux-qui-vont-contre-le-vent où nous sommes une équipe de onze personnes. J'aimerais également créer une performance scénographique sans acteurs, une installation dans une galerie d'exposition. J'ai beaucoup d'envies, qu'elles soient théâtrales, scénographiques ou encore photographiques.

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L'Institut français et l'oeuvre

Mise à l'honneur durant le Festival d'Avignon, la pièce ceux-qui-vont-contre-le-vent sera présentée aux participants du Focus Spectacle Vivant de l'Institut français, à Avignon du 7 au 11 juillet. 

En savoir + sur le Focus Spectacle Vivant 

L'institut français, LAB