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Nora Martirosyan

Ce qui est le réel aujourd’hui est bien plus terrifiant que la fiction la plus osée. J’ai l’impression que mon film est devenu, malgré lui, une archive du pays sous menace de disparition.

Le premier long-métrage, Si le vent tombe (2020), de Nora Martirosyan fait tristement écho à l’actualité. La réalisatrice a filmé le territoire de Haut-Karabagh, en cessez-le-feu depuis 1994 mais qui se retrouve aujourd’hui au cœur d’un conflit sanglant. Retour sur la production de son film, sélectionné par La Fabrique Cinéma de l’Institut français en 2013, et sa mission de cinéaste. 

Publié le 18/11/2020

5 min

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Nora Martirosyan
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© Robert Terzian

Vous êtes d’origine arménienne. Quelle est la place du cinéma dans ce pays et comment s’est passée votre rencontre avec le cinéma ?

Comme je suis née et j’ai grandi en Arménie soviétique, nous avions surtout accès au cinéma soviétique. L’offre était très réduite mais j’ai été marquée et influencée par de grands réalisateurs comme Artavazd Pelechian, auteur de cinéma dit documentaire, ou Sergueï Paradjanov, avec ces fictions fantasques.

Mes parents étant scientifiques, j’ai grandi entourée de personnes très curieuses et très intéressées par la culture. Dans cette petite communauté, il y avait un ciné-club qui permettait de voir des films qu’on ne pouvait pas trouver au cinéma. Je me souviens notamment avoir découvert Le Charme discret de la bourgeoisie (1972) de Luis Buñuel ; j’ai eu l’impression qu’il m’avait été adressé personnellement. J’avais le sentiment que les adultes autour de moi ne comprenaient pas ce film, contrairement à moi qui n’était qu’une enfant. J’avais la sensation d’appartenir à ce monde. Suite à cela, j’ai eu le désir d’aller faire des études de cinéma à Moscou mais les événements politiques ne me l’ont pas permis et je suis restée à Erevan pour étudier à l’Académie des Beaux-Arts.

Avant le cinéma, il y a la peinture, votre premier métier. Comment le 3e art influence-t-il votre travail ?

J’ai étudié la peinture et l’art contemporain, en me disant que le cinéma était inaccessible. Lorsque l’on est peintre, on doit apprendre à regarder le monde. Pour moi, le cinéma est une continuité de ce regard, qui se couple avec l’écriture, le récit, le son, et le mouvement. Techniquement, la peinture m’aide à me sentir plus à l’aise concernant les questions qui touchent au cadre et aux couleurs.

Votre premier long-métrage, Si le vent tombe (2020), s’inspire de votre premier voyage à Haut-Karabagh en 2009. Comment avez-vous compris que vous teniez le sujet de votre film ?

La première fois que je suis allée à Haut-Karabagh, c’était par curiosité. Je me demandais à quoi ressemblait ce pays dont j’avais tant entendu parler pendant la guerre, entre 1991 et 1994. Devant mes yeux, il y avait un pays qui était bien là, avec des champs, des routes, des pancartes de villages et de villes mais quand je regardais la carte du monde, ces endroits n’avaient pas d’existence juridique. J’étais vraiment frappée par cette incohérence. J’ai compris que je voulais raconter une histoire sur ce lieu mais j’ai mis longtemps à trouver le récit adéquat. Au bout de 2 ans d’allers et retours, j’ai découvert l’aéroport de Stepanakert, la capitale du Haut-Karabagh, qui était en état de fonctionnement depuis plusieurs années mais d’où aucun avion ne décollait et n’atterrissait pour des raisons politiques. J’ai rapidement compris que c’est à partir de cet aéroport que je pourrais faire découvrir les enjeux de ce pays.

Vous avez voulu filmer ce territoire et cet aéroport mais aussi ses habitants. Comment avez-vous composé le casting ?

C’est un film polyphonique, avec plein de personnages et d’histoires. J’ai fait appel à des comédiens, comme Grégoire Colin, mais aussi à des amateurs qui jouent plus ou moins leur propre rôle, même si chacun récite un texte. Pendant des années je faisais des allers-retours avec une caméra et un enregistreur son. Le Haut-Karabagh m’est devenu familier. J’allais dans les villes, les villages, je rencontrais beaucoup de gens qui m’ont toujours bien accueillie. Pour le film, j’ai tenu à reconstituer leurs paroles et leurs espoirs.

Je pense que tout geste artistique est un geste politique car l’artiste rend public et fait exister ce qui n’a pas de nécessité d’exister.

Comment avez-vous développé votre projet de film, sélectionné à La Fabrique Cinéma de l’Institut français en 2013 ?

La Fabrique Cinéma a été une véritable opportunité pour m’aider à cibler mon objectif, établir des stratégies, cerner mes attentes et faire des rencontres. La Fabrique Cinéma a propulsé le développement du film et engendré des rencontres à la Cinéfondation, au Jerusalem International Film Lab ou encore au Festival International du Film d’Amiens (FIFAM) où le film a reçu le prix du scénario. Je ne venais pas de l’industrie du cinéma et je ne savais pas faire un film, et pourtant il fait partie de la Sélection Officielle de Cannes 2020 et de la Sélection ACID 2020 (l’association du cinéma indépendant pour sa diffusion). C’est magique, et c’est une bonne nouvelle pour le pays car Si le vent tombe (2020) est le premier film arménien en Sélection officielle au Festival de Cannes depuis 1965.

Le film fait tristement écho à une réalité d’actualité. Quel est votre sentiment à l’aube de la sortie du film en salles ? 

C’est avant tout un film d’espoir et de paix. J’ai dépeint le Haut-Karabagh avant que cette guerre n’éclate et avant que l’agression militaire n’essaye d’effacer tout ce que la paix a pu construire en 30 ans, depuis la signature de cessez-le-feu en 1994. En regardant les actualités récentes je suis extrêmement troublée car j’ai l’impression que mon film est devenu, malgré lui, une archive du pays sous menace de disparition. J’espère que le public qui découvrira ce film se demandera pourquoi on a fermé les yeux sur ce conflit et pourquoi personne n’agit. Ce qui est le réel aujourd’hui est bien plus terrifiant que la fiction la plus osée. Tout ce qui existe dans le film, de la population aux paysages, est maintenant menacé d’extermination.

Vous dites que “c’est une grande responsabilité de faire une fiction.” En tant que cinéaste, vous sentez-vous investie d’une mission ?

Faire de la fiction, c’est raconter quelque chose qui découle du réel mais sans raconter n’importe quoi. Je pense que tout geste artistique est un geste politique car l’artiste rend public et fait exister ce qui n’a pas de nécessité d’exister. Chaque acte de l’artiste est une prise de responsabilité.

Travaillez-vous sur d’autres projets ?

Pendant le confinement, j’ai commencé à écrire un nouveau projet avec la romancière Emmanuelle Pagano, ma co-scénariste sur Si le vent tombe, que j’ai rencontré à la Villa Médicis mais avec les évènements qui se déroulent à Haut-Karabagh, il faut que je retrouve le désir de poursuivre. Je ne suis qu’en phase d’écriture. 

L'Institut français et le film

Si le vent tombe (2020) a été soutenu par la Fabrique Cinéma de l’Institut français en 2013. Ce programme accompagne de jeunes cinéastes de pays du Sud pour faciliter leur insertion sur le marché international du film.

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