de rencontres
Rencontre
Danse

Omar Rajeh

Nous défendons un certain concept et des valeurs : la cohésion, la solidarité et le potentiel du travail créatif comme moyen pouvant conduire au changement.

Omar Rajeh est un danseur et chorégraphe originaire de Beyrouth, qui vit actuellement à Lyon. Il est le cofondateur de Citerne.live, un espace numérique interdisciplinaire qui propose des performances de danse à un public international.

Mis à jour le 21/04/2021

5 min

Image
Omar Rajeh
Crédits
Omar Rajeh © Hadi Bou Ayash

BIPOD (Beirut International Platform of Dance), que vous avez créé en 2004 (Mia Habis a rejoint le festival en 2009 et a occupé le rôle de codirectrice artistique en 2015), est devenu un évènement incontournable au Liban pour les amateurs d’art et en particulier de danse. Comment est venue l’idée de ce projet ?

Je crois qu’elle résultait d’un besoin de participer à des dynamiques créatives et artistiques, et d’avoir la possibilité d’admirer des œuvres internationales. Au début, l’idée n’était pas de créer un festival en tant que tel. Je désirais davantage réunir des chorégraphes et des artistes, et inviter d’autres artistes du monde entier. Il ne se passait pas grand-chose en matière de danse à Beyrouth et je souhaitais maintenir un lien avec l’Angleterre et l’Europe, où j’ai étudié.

 

En 2017, Mia et vous avez créé Citerne Beirut, une structure modulable dédiée aux arts de la scène. Elle a été démontée puis remontée en 2019 mais, durant l’été de cette même année, le gouverneur de Beyrouth a décidé de fermer ses portes.  Cette déception est à l’origine de votre départ du Liban pour vous installer à Lyon, mais ensuite vous avez dû faire face à une année de confinement virtuel, conséquence de la pandémie. Comment avez-vous réussi à développer votre créativité dans de telles conditions ?

Les artistes avec lesquels nous travaillons viennent de pays différents et, par conséquent, les situations politique et économique ne nous permettaient pas de payer nos artistes, car nous ne pouvions pas transférer d’argent hors du Liban. Nous n’avions pas d’autre choix que de partir si nous souhaitions continuer de travailler. L’objectif principal de Citerne Beirut était de s’interroger sur le type de lieux de spectacle dont nous avions besoin pour mettre en pratique des idées artistiques novatrices. Pendant le confinement, nous avons commencé à considérer le numérique comme un nouvel espace possible pour les spectacles et à explorer l’idée du « vivant ». Nous avons réfléchi aux solutions permettant de préserver l’élément « vivant » du spectacle et de le développer dans l’espace numérique.

 

La 16e édition du festival BIPOD a été diffusée sur Citerne.live, l’espace numérique interdisciplinaire que vous avez créé avec Mia en décembre dernier. Le prix des billets s’élevait à un euro symbolique. Cela vous permettait-il essentiellement de maintenir le lien avec votre public libanais qui est resté fidèle malgré l’indifférence du gouvernement ?

Absolument. Nous avons commencé nos carrières à Beyrouth et il existe un lien très fort entre notre travail et l’environnement culturel dans lequel nous avons évolué. Nous ne pouvons pas tout simplement nous en détacher. Nous nous sommes installés à Lyon avant la pandémie et j’avais l’intention de retourner à Beyrouth une fois par mois pour garder un lien avec la ville et le travail que nous avions accompli là-bas. Nous hésitions entre le rendre gratuit ou payant et finalement nous avons décidé de demander une somme symbolique, car nous pensons que proposer des spectacles gratuits est une erreur, sauf dans des conditions et des circonstances particulières. La diffusion sur les réseaux sociaux est également une erreur, car il ne s’agit pas du cadre culturel adéquat pour notre travail. Si un spectateur choisi de débourser une somme d’argent, il décide de participer à la performance et n’éteindra pas au bout de deux ou trois minutes.

 

Avez-vous été surpris par le soutien apporté aux artistes en Europe par rapport au Liban ?

Le système français est unique et probablement l’un des meilleurs au monde. Il est impossible de le comparer à celui de Beyrouth. Le ministère de la Culture au Liban ne fait pas la distinction entre le divertissement et la culture. Il y a également une absence totale de politique et de stratégie culturelles en matière de soutien, de recherche, d’archive et de suivi des artistes et de leur travail, et ce à tous les niveaux. Je me sens privilégié que nous ayons décidé de venir ici. J’apprécie la sensibilité à l’égard de la culture en France, et non seulement de la part du gouvernement mais également des Français. Ici, les gens sont conscients de la valeur de la culture.

Le festival BIPOD est lié à Beyrouth. Il a offert à la ville un concept culturel et artistique, mais aussi une expression politique.

Aujourd’hui, Citerne.live propose en continu un programme d’évènements culturels et artistiques en direct du monde entier.  Les spectateurs peuvent soit acheter un billet pour regarder une performance en direct et de manière ponctuelle, soit souscrire à un abonnement mensuel pour regarder les rediffusions de toutes les performances. Ce système est-il financièrement viable pour vous ?

Pas pour l’instant, mais c’est notre objectif. Cela va prendre du temps, mais nous pourrions y arriver à long terme. En fait, nous sommes en train de revoir le système d’abonnement. Les gens pourront s’abonner à l’intégralité du site Internet, aux performances en direct et au Réservoir (médiathèque). Les artistes pourront également promouvoir leur travail de manière individuelle au lieu de faire partie d’un groupe. Il y aura une option permettant d’acheter un billet pour des performances individuelles et cette somme sera directement versée aux artistes.

 

Espérez-vous que la France soit le nouveau pays d’accueil du festival BIPOD lorsqu’il sera à nouveau possible de réaliser des spectacles devant un public ?

Le festival est lié à Beyrouth. Il a offert à la ville un concept culturel et artistique, mais aussi une expression politique. Le festival BIPOD ne doit pas nécessairement être le même en France, mais nous pourrions imaginer élargir le champ des possibles. Nous nous trouvons dans une nouvelle phase et le niveau n’est plus le même. L’année dernière, notre public était originaire de 81 pays différents. Nous nous concentrons là-dessus et sur la manière de développer cet échange plus vaste.

Cette année, le festival aura lieu en direct et en ligne à partir de la mi-mai et jusqu’à la fin du mois de juin avec plusieurs évènements organisés à Beyrouth, Alexandrie, Istanbul, Bari, Lyon et dans d’autres villes. BIPOD prendra part à un projet baptisé « Architecture of a Ruined Body » (architecture d’un corps ruiné) qui se déroulera dans différentes villes et sur Citerne.live.

 

À votre avis, comment évoluera Citerne.live lorsque le public pourra retourner voir des spectacles ?

Le numérique ne va pas disparaître. Je pense qu’il va gagner du terrain, mais il n’est pas incompatible avec le spectacle en public. Notre but n’est pas seulement de viser un nouveau public, nous y voyons également une opportunité de collaborer davantage et de créer plus d’interactions entre divers publics. Ce sont le contexte, les discussions et les échanges qui auront de l’importance. La culture doit être reconsidérée. Le numérique nous offre de nouveaux espaces, mais ce sont encore des espaces bruts. Nous devons faire la différence entre les espaces sociaux et les espaces culturels. Nous avons des raisons très précises qui nous poussent à faire cela. Il ne s’agit pas de divertissement. Nous ne le faisons pas pour avoir 100 000 spectateurs qui achètent leur billet et pour faire des bénéfices. Nous le faisons car nous défendons un certain concept et des valeurs : la cohésion, la solidarité et le potentiel du travail créatif comme moyen pouvant conduire au changement. Citerne n’est pas seulement le fruit de notre travail. Nos partenaires proposent leurs propres programmes qui sont différents des nôtres et cela nous permet de créer un espace riche et divers tout en proposant une sélection cohérente.

 

L’Institut français vous épaule pour faire mieux connaître Citerne.live auprès du réseau culturel français à l’étranger. Quelles sont vos attentes ? Quelles collaborations pourraient se concrétiser ? 

Je pense que c’est extraordinaire. Ils comprennent l’essence de Citerne et c’est primordial lorsque vous avez une institution culturelle telle que l’Institut français qui a de l’influence en France mais également dans le monde entier. Nous espérons que cela sera bénéfique pour les artistes en matière d’échanges culturels, d’interactions et de débats autour de l’actualité dans le monde de la culture et de l’art.

 

En tant que danseur, vous devez avoir très envie de vous produire à nouveau devant un public. Avez-vous préparé quelque chose en particulier pour votre retour sur scène et sur quoi travaillez-vous en attendant ?

J’en meurs d’envie ! Je travaille sur plusieurs projets, mais principalement sur un nouveau spectacle intitulé « Cent Mille façons de parler ». Il réunit six danseurs et trois musiciens, et nous étions en résidence jusqu’en février dernier à La Chapelle d’Annonay. Je travaille également sur un autre projet basé sur une série de solos avec d’autres artistes et, s’il est à nouveau possible de voyager, je me rendrais en Russie en septembre prochain pour une nouvelle création commandée par le centre culturel de Kalouga et le Bolchoï.  

L'Institut français et l'artiste

L'Institut français soutient Omar Rajeh, notamment en l'accompagnant pour mieux faire connaître la plateforme Citerne.live auprès du réseau culturel français à l’étranger.

L'institut français, LAB