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Pascal Mériaux

L’ambition renouvelée d’une nouvelle génération d’auteurs de bande dessinée jeunesse

Directeur de l’association On a Marché sur la Bulle, qui organise chaque année depuis 1996 les Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens, Pascal Mériaux s’est forgé une solide expérience en matière de bande dessinée et de médiation auprès des plus jeunes. Il est le commissaire de l’exposition « Le renouveau de la BD jeunesse ».

Mis à jour le 18/05/2020

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Quel est ce « renouveau » de la bande dessinée jeunesse qui fait le titre de l’exposition dont vous assurez le commissariat ?

Le lien entre la bande dessinée et la jeunesse existe depuis l’invention du medium : le dessin est intrinsèquement lié à l’enfance. Et ce n’est pas une surprise que les grands succès de la bande dessinée – Tintin, Spirou, Pilote – soient dédiés à la jeunesse.

Après mai 1968 et la formidable expansion de la bande dessinée, il y a eu un petit désintérêt pour la bande dessinée jeunesse. Les fonds de catalogue témoignaient d’un certain classicisme que les années 1980 ont réveillé, avec des séries comme Jérôme K. Jérôme Bloche d’Alain Dodier, Théodore Poussin de Frank Le Gall ou Broussaille de Frank Pé… Puis de nouvelles propositions artistiques et éditoriales ont vu le jour. De grandes tentatives ont été menées chez Delcourt Jeunesse, avec Davodeau et Joub sur Max et Zoé ou Joann Sfar pour Petit Vampire, ou chez Dupuis, avec Petit Poilu de Bailly et Fraipont. Bayard a décidé de se démarquer du format d’album « carton couleur » pour passer à un objet plus pratique et plus souple par exemple avec Ariol, la série à succès d’Emmanuel Guibert et Marc Boutavant. L’autre succès phénoménal, c’est Mortelle Adèle d’Antoine Dole (Mr Tan), avec plus de 3 millions d’exemplaires vendus, qui marque un retour vers la bande dessinée populaire, les récits courts avec gags à la clé. Et, à l’inverse, Les Carnets de Cerise de Joris Chamblaine et Aurélie Neyret ont démontré que l’on pouvait sortir de tous les standards, en incluant du scrapbooking, un récit long et une maquette très travaillée. Nous devons le renouveau de la bande dessinée jeunesse à l’ambition d’une génération que le public jeunesse intéresse tout particulièrement.

 

Au-delà des auteurs et des éditeurs, d’autres acteurs accompagnent-ils ce renouveau ?

Le ministère de l’Éducation nationale montre un véritable intérêt pour la bande dessinée. C’est en effet un bon outil pour remettre des élèves qui décrochent en position de lecteur. Les bibliothèques sont également très importantes : la bande dessinée y est la forme la plus empruntée et la plus lue. On peut également noter qu’une nouvelle génération de critiques a su valoriser la production : l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée (l’ACBD) remet dorénavant un prix Jeunesse.

Notre bande dessinée, à l’export, a sans doute longtemps souffert d’une certaine naïveté… Mais aujourd’hui, des pays comme la Chine, la Corée ou les Émirats arabes unis montrent un intérêt très fort pour la bande dessinée jeunesse française.

Comment se situe la France par rapport aux autres pays producteurs de bande dessinée jeunesse ?

Pour ce qui est de la bande dessinée en général, le Japon domine très nettement le marché : les mangas ont conquis le monde ! Nous sommes en revanche presque ex aequo avec les États-Unis, mais à la différence des Américains, nous couvrons tous les champs – du social au politique, au polar… Quand les superhéros ont phagocyté la création outre-Atlantique – et cela est particulièrement vrai du côté de la jeunesse –, la bande dessinée franco-belge s’est construite sur le succès de Tintin, de Goscinny qui a « inventé » l'importance du scénario, le génie des créateurs de presse (Métal Hurlant, Fluide glacial, L’Écho des savanes, Circus...), le magazine À suivre, et puis l’avènement de la maison d’édition L’Association… Autant de chances historiques qui se sont conjuguées – et qui n’ont existé ni en Espagne, ni en Italie, ni en Allemagne par exemple.

 

La bande dessinée jeunesse française s’exporte-t-elle bien ?

Notre bande dessinée, à l’export, a sans doute longtemps souffert d’une certaine naïveté… Mais aujourd’hui, des pays comme la Chine, la Corée ou les Émirats arabes unis montrent un intérêt très fort pour la bande dessinée jeunesse française. Et c’est aux États-Unis et au Japon qu’elle se vend le mieux.

De façon plus générale, la forme du roman graphique est ce qui semble plaire le plus à l’étranger, que l’on pense à des auteurs comme Marjane Satrapi, Riad Sattouf, Joann Sfar ou Pénélope Bagieu. Dans les pays qui n’ont pas de véritable culture BD ancienne, le roman graphique est capable de s’adresser à tous. Pour ma part, je crois fortement à la capacité de la bande dessinée franco-belge à trouver de nouveaux lectorats à l’étranger, c’est un potentiel qui est encore à mon sens sous-exploité.

Interview with Pénélope Bagieu, for her Sacrées Sorcières album (Librairie Mollat)
Entretien avec Pénélope Bagieu, pour la sortie de Sacrées Sorcières (Librairie Mollat)

Quel est le rôle de votre association, On a Marché sur la Bulle, dans ce paysage ?

L’association est née des Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens que nous avons créés en 1996, avec pour ambition de favoriser la rencontre des œuvres avec les publics. Nous avons tout de suite eu la confiance de Paul Gillon – auteur des Naufragés du temps en 1974 et Grand prix de la ville d'Angoulême en 1982 –, puis d’Enki Bilal qui a signé notre affiche, créant une vraie dynamique. Et suivant notre volonté de toucher tous les publics, nous nous sommes vite posé la question de la jeunesse et de la médiation. Nous avons été parmi les premiers à travailler sur la kinésie – la sollicitation corporelle du lecteur visiteur – avec des tables lumineuses ou de la lecture picto-signée, fondée sur des pictogrammes. Aujourd’hui, plus du quart de notre salon est dédié à la jeunesse, nous travaillons avec une trentaine de lycées à travers les Hauts-de-France, nous organisons des expositions itinérantes et nous avons créé Les Éditions de la Gouttière, qui publie de premiers best-sellers comme Enola, de Joris Chamberlain et Lucile Thibaudier, ou les Supers de Frédéric Maupomé et Dawid Cathelin.

 

Comment l’association adapte-t-elle ses actions à la crise sanitaire ?

Nous poursuivons notre action en ce qui concerne le service pédagogique. Nous avons l’habitude de fabriquer des expositions et du contenu à distance, donc nous continuons de travailler avec les enseignants. Nous prévoyons un volet numérique, mais également une édition papier faisant la part belle à la création, pour suppléer au festival qui devait avoir lieu en juin. Nous multiplierons sans doute les expositions en bibliothèques et notre prochain objectif concerne l’espace public. À la fin du confinement, nous devrons amener de la lecture là où les gens reviendront : dans la rue !

 

Des coups de cœur, au sein de l’exposition ou en dehors ?

Si je devais piocher dans la dernière décennie, je citerais aussi bien Fleurs de grand frère de Gaëlle Geniller – un album unique – que des œuvres plus installées comme la série Bergères guerrières de Jonathan Garnier et Amélie Fléchais, ou Les Enfants de la Résistance de Vincent Dugomier. Je pense aussi au Fils de l’Ursari de Xavier-Laurent Petit et Cyrille Pomès, paru chez Rue de Sèvres, qui a reçu le Prix Jeunesse ACBD 2019. Mais tous les titres mis en avant dans cette exposition valent le détour – d’où leur sélection !

L'Institut français et le projet

Dans le contexte de la pandémie du Coronavirus Covid-19, l’Institut français souhaite continuer à vous proposer des portraits, rencontres avec des créateurs de toutes origines, œuvres, portfolios. Nous espérons que ces pages vous apporteront une respiration dans un quotidien confiné.



Pascal Mériaux est le commissaire de l'exposition « Le renouveau de la BD jeunesse », diffusée par l'Institut français à l'international. 

 

En savoir + sur l’exposition « Le renouveau de la BD jeunesse »


 

L'institut français, LAB