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Cinéma

Philippe Lacôte

En Côte d’Ivoire, les talents sont présents mais il manque la formation et les outils techniques.

Le cinéaste Philippe Lacôte représente la Côte-d’Ivoire aux Oscars 2020 avec son nouveau film La Nuit des Rois (2020). Lauréat de La Fabrique Cinéma de l’Institut français en 2018 avec son producteur Ernest Konan (Wassakara Productions), il revient sur son parcours atypique et pose un regard sur son succès grandissant, entre la France et la Côte d’Ivoire.

Publié le 03/11/2020

10 min

Rencontre avec Philippe Lacôte

Enfant, vous avez grandi à côté d’un cinéma, que vous fréquentiez beaucoup. Imaginiez-vous devenir cinéaste à cette époque ?

À Abidjan, ma maison était collée au cinéma Le Magic. À chaque fois que ma mère allait faire une course, elle me déposait dans ce cinéma au nom prémonitoire. Mais dans les années 1980 il était compliqué de faire du cinéma quand on ne venait pas d’une famille d’artistes. Le projectionniste était la seule personne que je connaissais qui avait affaire au cinéma, je montais parfois dans sa cabine. Lorsque j’ai décidé que je voulais faire du cinéma, je suis donc devenu projectionniste. N’étant pas passé par une école de cinéma, j’ai voulu connaître différents secteurs pour pouvoir dialoguer avec tous les postes et tous les départements. J’ai travaillé ainsi comme assistant programmateur, assistant étalonneur, en distribution, en laboratoire ou encore en production. Je voulais comprendre toute la chaîne avant de devenir moi-même réalisateur.

Avant même d’être réalisateur, vous avez commencé à travailler en radio en tant que reporter. À quel moment vous vous êtes dit que la meilleure manière de raconter les choses était par le prisme du cinéma ?

J’ai d’abord couvert des évènements comme la chute du Mur de Berlin et réalisé des interviews d’hommes politiques sur Radio FMR, à Toulouse. Je suis ensuite devenu assistant à France Inter pour l’émission Les tréteaux de la nuit où j’ai découvert la narration et la mise en scène avec des acteurs. Cette expérience m’a donné envie de co-réaliser, avec Laurent Gil,  Pense à la mer et aux oiseaux, une fiction radiophonique de 52 minutes. Si j’avais pu faire uniquement de la radio je n’aurais pas fait de cinéma. Le problème, c’est qu’il fallait y travailler 20 ans comme assistant pour espérer devenir réalisateur. Il est vrai que mes films racontent beaucoup de choses à travers le son, que je conçois comme une forme d’écriture à part entière. Sur les tournages, je commence toujours mes plateaux par un son seul, pour captiver l’attention de mon équipe et imposer le silence.

L’authenticité, à travers votre vie personnelle ou les rencontres, semble être le moteur de vos récits. Comment choisissez-vous les histoires que vous souhaitez raconter ?

Je suis attentif à toutes les histoires. La première chose que je fais le matin c’est lire une dizaine de journaux sur internet pour connaître les histoires qui font l’actualité. Aller chercher une histoire est un geste trop prémédité à mes yeux. Par exemple, j’ai trouvé le scénario de La Nuit des Rois dans un bar à 3 heures du matin en croisant un ami d’enfance qui sortait de prison. Son récit a fait écho à une histoire personnelle que j’avais avec la prison et j’ai facilement imaginé la situation, le personnage, le dispositif. Plus largement, je recherche beaucoup sur YouTube, j’y regarde des extraits de films. Je ne pourrais pas écrire sans internet aujourd’hui. Je fais beaucoup d’allers-retours entre des articles de presse, des extraits de films et ma propre écriture.

Votre œuvre s’intéresse beaucoup à l’histoire récente de la Côte d’Ivoire où est implantée votre société de production, alors que vous vivez en France. Ce pays est-il un territoire plus approprié à vos yeux pour travailler ?

J’ai commencé à faire mes premiers courts-métrages comme Somnambule (1993), Affaire Libinski co-réalisé avec Delphine Jaquet (2001) ou Le Passeur (2004) en France mais j’ai vite senti que j’étais plus proche de mes histoires sur le continent africain. Je sens que j’ai la responsabilité de témoigner de la jeunesse de mon pays et d’observer cette société. La Côte d’Ivoire traverse une crise sociale, politique et militaire depuis plus de 10 ans et je ne pouvais pas totalement déconnecter mon travail de cette réalité. Avec un collectif d’artistes, nous avons fondé Wassakara Productions en 2002 pour créer une dynamique locale. Nous assistons actuellement aux prémices d’une industrie, ce que je trouve passionnant. En France, je ne suis pas très utile puisqu’il y a 500 réalisateurs, de nombreux laboratoires et une quantité de structures de production.

Je voulais dépeindre le milieu carcéral dans sa réalité, montrer les prisonniers comme une société à part entière, avec ses codes, ses lois, ses hiérarchies, ses croyances.

Vous avez été révélé au Festival de Cannes avec Run (2014), qui était le premier film ivoirien programmé dans la Sélection officielle à Cannes. Avec le recul, quel sentiment cela vous procure ?

À chaque fois que je représente mon pays, c’est une grande fierté ! Run était le premier film présent en Sélection officielle mais Visage de Femmes (1987), le très beau film de Désiré Écaré, avait été sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs en 1985. Le plus important est de donner envie aux jeunes de rejoindre ce métier, et que nous n’attendions pas 29 ans pour être de nouveau présents à Cannes. Aujourd’hui, peu de films internationaux se font en Côte d’Ivoire : l’objectif est de rester dans la carte cinématographique. Nous voulons avant tout être présents et continuer à dialoguer avec les autres espaces cinématographiques.

Votre nouveau long-métrage La Nuit des Rois s’intéresse à l’univers carcéral, auquel vous avez été confronté dès l’enfance à cause de l’arrestation de votre mère puis de certains de vos amis. Pourquoi avoir choisi de dépeindre ce milieu ?

Je viens d’une famille politisée qui m’a transmis son regard politique. Ma mère était pour le multipartisme sous Félix Houphouët-Boigny et a été emprisonnée en Côte d’Ivoire, il y a beaucoup de raison pour lesquelles on peut aller en prison, qu’on soit pauvre ou qu’on se soit retrouvé au mauvais endroit au moment. La prison est un endroit fantasmé par ceux qui ne le connaissent pas. À force d’aller visiter ma mère ou d’organiser des ciné-clubs en prison, j’ai réussi à poser un regard « normal » sur ce lieu. Je voulais dépeindre le milieu carcéral dans sa réalité, montrer les prisonniers comme une société à part entière, avec ses codes, ses lois, ses hiérarchies, ses croyances. Si j’ai fait ce film, c’est parce que j’avais des images très fortes de cette prison et vu l’accueil du film, je me dis que j’ai bien fait de raconter ce que je connaissais.

Que vous a apporté votre participation au programme La Fabrique Cinéma de l’Institut français dont le film était lauréat en 2018 ?

Le projet était déjà en processus d’écriture au TorinoFilmLab mais La Fabrique Cinéma de L’institut français a été le véritable déclencheur de la production puisque c’est pendant le Festival de Cannes que le ministère de la Culture de Côte d’Ivoire a annoncé sa participation au financement du projet, et que j’ai pu aussi rencontrer des coproducteurs. La Fabrique Cinéma a permis d’officialiser le projet, de marquer son entrée en financement. D’un point de vue personnel, ce fut une étape très enrichissante d’échanges avec des réalisateurs qui viennent de différents pays, ce qui a été primordial pour le film.

La Nuit des Rois représente la Côte-d’Ivoire pour l’Oscar du meilleur film international en 2021, après avoir brillé à la Mostra de Venise. Le cinéma ivoirien et son industrie vont-ils trouver une place éminente sur la scène internationale ? 

Le paradoxe du cinéma ivoirien et du cinéma africain est qu’il existe des réalisateurs comme les sénégalais Alain Gomis et Mati Diop ou le mauritanien Abderrahmane Sissako qui sont sur le devant de la scène internationale, mais cela ne signifie pas qu’il existe une dynamique égale à cette visibilité. Le fait d’être à la Mostra de Venise ne représente pas complètement le tableau du cinéma Ivoirien mais apporte un éclairage sur ce qu’il se passe en Côte d’Ivoire. On compte de plus en plus de jeunes réalisateurs et de techniciens qui vivent de leur métier mais les longs-métrages demandent un schéma assez complexe de co-production, contrairement à des séries. Dans 5 ans, j’espère qu’il y aura un peu plus de fabrication sur place avec une école entièrement dédiée au cinéma et un laboratoire afin de faire de la post-production sur place. Les talents sont là, il manque la formation et les outils techniques.

Avez-vous des projets futurs sur lesquels vous travaillez actuellement ?

J’ai plusieurs pistes. Je souhaite réaliser un film autour des arts martiaux qui raconterait les indépendances africaines, et peut-être me lancer dans la réalisation d’un nouveau format pour moi : la série.

L'Institut français et l'oeuvre

Le film La Nuit des rois a été soutenu par la Fabrique Cinéma de l’Institut français en 2018. Ce programme accompagne de jeunes cinéastes de pays du Sud pour faciliter leur insertion sur le marché international du film.

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L'institut français, LAB