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Sara Abou Ghazal

Je suis issue de ces deux mondes qui se haïssent actuellement. C’est dans la région frontalière que se déroulent mes histoires et que des événements surréalistes se produisent.

Sara Abou Ghazal est une écrivain palestinienne qui vit à Beyrouth. Elle a séjourné à Paris, dans le cadre du programme de résidences de l’Institut français à la Cité internationale des arts, afin de travailler sur son premier recueil de nouvelles.

Mis à jour le 18/01/2021

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Sara Abou Ghazal
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Votre recueil de nouvelles intitulé « It’s time to go to bed » sur lequel vous avez travaillé à la Cité internationale des arts porte sur la partie méconnue de la ville de Beyrouth. Pouvez-vous nous en dire plus et nous expliquer pourquoi il était important pour vous de faire découvrir cette facette de Beyrouth aux lecteurs ? 

J’écris sur des régions qui sont rarement évoquées lorsque l’on présente Beyrouth au reste du monde. C’est généralement dans ces quartiers que les nouveaux arrivants des villages s’installent et que les Palestiniens et les Syriens cohabitent. Ils sont, en un sens, résolument Libanais, mais aussi totalement différents. J’aime prendre ces quartiers pour décor, notamment celui de Tarik al-Jadida. En effet, l’évocation de ces quartiers permet systématiquement de découvrir comment la ville a commencé à s’étendre dans les années 1940, 1950 et 1960. Vous comprendrez comment les Palestiniens et les Libanais ont installé le camp de Chatila. C’est également dans ces quartiers que l’on découvre comment la population a survécu à l’invasion israélienne et au massacre de Sabra et Chatila en 1982. Lorsque l’on évoque ces quartiers, il est aussi question de toutes ces histoires entremêlées. 

Comment en êtes-vous venue à créer la famille AbouSukar, au centre de la plupart de vos histoires ? 

J’écris sur eux, car j’aurais aimé les rencontrer. Ils incarnent tant de choses pour moi : ce sont les pionniers du camp de Chatila, car deux membres de la famille ont aidé à installer le camp. De plus, c’est la génération des années 1970 qui décidait s’il était possible de vivre en dehors du camp, car le lieu où l’on vivait en tant que Palestinien importait peu à cette époque. Cette génération a connu la guerre civile, mais a donné naissance à des enfants qui n’avaient rien à voir avec le conflit. Ces enfants ne peuvent toutefois pas découvrir véritablement le Liban, car ils sont soumis à de nombreuses restrictions en tant que Palestiniens. Je passe du temps avec eux et je raconte leurs histoires l’une après l’autre, en commençant par Salwa, le personnage principal. On peut dire que c’est la voyante, celle qui comprend pourquoi les membres de la famille adoptent tel ou tel comportement.

Salwa « rencontre » son grand-père décédé lors d’un voyage à Amman. Celui-ci communique avec elle par le biais des songes. Un élément fantastique comme celui-ci vous a-t-il aidée à aborder des thèmes qui auraient été difficiles à traiter de manière plus réaliste ? 

Oui, tout à fait. Je crois que tout Palestinien a des questions à poser à ses ancêtres. Je souhaite comprendre comment l’aventure de mon grand-père a débuté, grâce à son aide. Comment l’expulsion s’est-elle déroulée ? Mais je souhaite également comprendre comment il percevait son foyer, qui pour lui était si réel, mais tellement imaginaire et pourtant aussi réel pour moi. Des questions se posent également concernant les personnes qui sont parties et celles qui sont restées. L’histoire m’aide à aborder ces thèmes émotionnels difficiles, mais aussi à explorer mes différents désirs, et ce non seulement en tant qu’écrivain, mais aussi en tant que Palestinienne.

Dans quelle mesure votre séjour à Paris vous a-t-il permis de développer le projet ? 

Depuis l’explosion, tout à Beyrouth s’apparente à une mini-tragédie. Il a été très difficile pour moi de m’asseoir et de travailler. J’étais tellement absorbée par d’autres choses et dans une position de survivante. Ici, je n’ai pas à craindre que le pire des scénarios survienne toutes les deux minutes. J’ai simplement commencé à travailler ; ma productivité m’a laissée sans voix.

L’histoire m’aide à aborder des thèmes émotionnels difficiles, mais aussi à explorer mes différents désirs, et ce non seulement en tant qu’écrivain, mais aussi en tant que Palestinienne.

Vous décrivez votre travail comme le fruit de la position dans laquelle vous êtes : une réfugiée palestinienne née d’une mère libanaise qui vit toujours en périphérie. En quoi cela a-t-il influencé votre style et les sujets que vous abordez ?

Je suis issue de ces deux mondes qui se haïssent actuellement. Ma place se trouve là où ils se rencontrent : dans la région frontalière. C’est dans la région frontalière que se déroulent mes histoires et que des événements surréalistes se produisent ; c’est là que des corps sans vie apparaissent dans votre salon et que le seul moyen de les faire quitter les lieux consiste à déterminer de qui il s’agit. Ces histoires n’auraient pas pu voir le jour si je ne me trouvais pas dans la région frontalière : c’est là que je peux mettre différents aspects de différents mondes au service de mon point de vue. Cela m’offre un terrain de jeu unique et me permet de recourir à l’humour.

Au cours des 15 dernières années, vous avez créé des espaces visant à produire un contenu féministe arabe, notamment des articles et des nouvelles. Était-il difficile de trouver ces espaces auparavant ? La situation s’améliore-t-elle ?

Dans les années 1950 et 1960, les femmes créaient des magazines, mais la jeune féministe et écrivain que j’étais ne trouvait pas de lieu en ligne pour publier et débattre de certains sujets. On ne trouvait pas de blogs ou de sites Web de femmes. Nous avons donc créé Sawtalniswa, car nous souhaitions parler de féminisme, du harcèlement sexuel, de ce que signifie être une femme au Liban, des travailleurs migrants, du travail domestique, de sujets typiquement féministes en somme. Aujourd’hui, de nombreux sites Web sont dédiés à la sexualité et au féminisme. C’est une bonne chose, mais nous avons été les seules à en parler pendant quelques années. 

L’Atelier de la connaissance que vous avez fondé archive les récits et les expériences des femmes à l’intention des artistes et des écrivains qui souhaitent inclure des histoires centrées sur les femmes dans leur travail. Selon vous, les femmes étaient-elles enthousiastes à l’idée de parler de leur expérience ? 

La narration est une pratique très répandue. D’une certaine manière, les gens y sont habitués. Ils ne sont en revanche pas familiers avec l’utilité d’une archive, le mode d’indexation et la manière d’en extraire des connaissances. Actuellement, je ne prends plus part à l’Atelier de la connaissance. Je l’ai créé dans l’idée de fonder un lieu visant à établir une archive accessible. Je me suis intéressée à la façon dont les archives se transforment en trame du récit, et je vais continuer dans ce sens avec ou sans l’Atelier de la connaissance, car c’est ainsi que je procède : j’élabore des trames et je raconte des histoires.

Où aimeriez-vous voir votre travail publié à l’avenir ?

J’aimerais que mes histoires soient traduites en anglais et en français. Il est important pour moi de ne pas être lue uniquement par des collègues, des amis et des lecteurs arabes. La traduction permet de découvrir des aspects de l’écriture et de la narration. Ce serait fantastique de faire traduire ces histoires en français, car l’une d’entre elles se déroule à Paris, même si la ville n’est qu’un lieu de transition. La ville est décrite du point de vue d’une personne qui n’est pas un touriste et qui ne va pas rester. J’ai pensé que cela pourrait intéresser les lecteurs français.

L'Institut français et l'artiste

Lauréate du programme de résidences de l'Institut français à la Cité internationale des arts, Sara Abou Ghazal a séjourné à Paris pour travailler sur son premier recueil de nouvelles intitulé It’s time to go to bed.

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