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Tony Mefe

L'idée de l'Escale Bantoo ? Permettre à nos artistes de poser leurs valises, de « faire escale » dans les grands événements.

Depuis plus de 20 ans, le camerounais Guy Marc Tony Mefe œuvre au soutien et à l'accompagnement des artistes d'Afrique centrale. Compagnon de route du metteur en scène Vincent Mambachaka à l'espace Linga Tere, puis membre du Comité artistique internationale du Marché des Arts du Spectacle d'Abidjan (MASA), il porte depuis 2016 le projet de l'Escale Bantoo. Face aux enjeux de la pandémie et de l'arrivée massive du numérique, il livre sa vision de l'avenir.

Publié le 19/11/2020

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Tony Mefe
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© Tony Mefe

Pourquoi vous êtes-vous engagé dans la défense et la promotion des artistes africains ?

Au début des années 1990, j’animais, avec quelques amis, une émission de radio au Cameroun. À l'époque, déjà, nous voulions nous faire écho des difficultés des artistes. Mais le déclic reste la découverte du compte rendu d'un colloque qui s'était tenu à Brazzaville et qui avait pour thème l’amélioration des conditions de vie et de travail des artistes africains vivant sur le continent. Toutes les problématiques du milieu culturel m'ont sauté aux yeux, dans un langage institutionnel que je ne connaissais pas. L'association Zone Franche venait également de publier Sans Visa, son guide des musiques de l'espace francophone et du monde. Tout cela m'a permis de comprendre que, si je voulais protéger et accompagner les artistes, ma place n'était pas à la radio.

Quel était, alors, l'état du secteur culturel en Afrique et comment a-t-il évolué depuis ?

Il y a vingt ans, les discours sur la structuration, la professionnalisation étaient complètement nouveaux. La musique et le théâtre se portaient bien, mais ils étaient considérés comme des loisirs. Personne n'imaginait en faire un métier. L'arrivée de dispositifs de coopération internationale, comme ceux de l'Association Française d'Action Artistique (AFAA), l’Organisation internationale de la Francophonie (OFI) ou de lL’union Européenne, a créé une petite ébullition. On a vu naître des lieux, des festivals. Malheureusement, j'ai le sentiment que nous n'avons pas avancé. En Afrique centrale, par exemple, nous sommes passés d'une trentaine de festivals de théâtre, à seulement une petite dizaine aujourd'hui. D'autres événements majeurs comme les Rencontres musicales de Yaoundé ou le MASSAO (NDLR : Festival International des Voix de Femmes à Douala, au Cameroun) n'ont pas survécu.

Comment expliquez-vous que cette énergie des débuts se soit peu à peu consumée ?

Le développement des infrastructures n’a pas été suffisant pour offrir aux artistes des conditions de travail décentes. Lorsque les financements occidentaux se sont réduits après la crise de 2008, de nombreux opérateurs culturels ont mis la clé sous la porte puisque, localement, il n'existe aucun mécanisme d'accompagnement. Aujourd'hui, nos problématiques demeurent les mêmes : il faut structurer des filières, accompagner la professionnalisation et donner de la visibilité aux artistes. Avec un combat nouveau, toutefois, obtenir des gouvernements locaux qu’ils définissent un cadre administratif et juridique qui fasse du secteur culturel un levier de développement économique tout en faisant perdurer la coopération internationale.

Accompagner les artistes, leur offrir une vitrine : ces idées sont au cœur de l'Escale Bantoo. Comment ce projet a-t-il pris forme ?

Tout est parti de ma volonté de revenir à la musique, après une longue période de travail dans le milieu du théâtre. Après la radio, j'avais eu quelques expériences en tant que manager de groupes de musique. En 2014, j'ai mis à jour un vieux projet d’un grand acteur culturel au milieu des années 1990, Jean Pierre Bebey, autour de la mise en place d'une scène camerounaise au MASA 2017. Deux ans plus tard, nous avons présenté cinq groupes d'Afrique centrale au MASA. Comme nous avions identifié des insuffisances dans l’organisation des groupes, mais aussi un vrai dynamisme du côté des chanteuses, nous avons conçu un projet dédié à l’encadrement et à la promotion des chanteuses : Le Programme Fame, avec un « a », pour mettre l'accent sur cette âme féminine créative. A l’issue de la première édition du Salon des voix de Fame, le directeur général du MASA nous a donné les moyens de monter, lors du MASA 2018, une scène musicale dédiée à l’Afrique centrale. C'est de là qu'est venue l'idée de l'Escale Bantoo : permettre à nos artistes de poser leurs valises, de « faire escale » dans les grands événements plus importants que notre petit Salon de Douala.

Aujourd'hui, nos problématiques demeurent les mêmes : il faut structurer des filières, accompagner la professionnalisation et donner de la visibilité aux artistes.

Quels sont les objectifs et les temps forts de cet événement ?

Dès le départ, l'ambition a été de donner la possibilité à de jeunes artistes de la sous-région de se produire devant des professionnels de la scène internationale. L'Escale Bantoo s'articule autour de trois axes. Le salon, qui se tient tous les deux ans à Douala, reste le temps fort central. C'est là que les artistes et les acteurs internationaux du secteur des musiques du monde peuvent échanger à travers des showcases, des conférences et des speed-meetings. Entre deux éditions du Salon de Douala, nous faisons escale au MASA et au Salon Visa For Music de Rabat, fondé par Brahim El Mazned. Enfin, nous accompagnons nos artistes tout au long de l'année à travers des actions de promotion et l’organisation de petits concerts.

Cette année, la troisième édition a subi de plein fouet la pandémie. Comment avez-vous pris le virage forcé du digital ?

L'Escale Bantoo étant une biennale, nous avions déjà engagé le processus très tôt, bien avant l'arrivée de la pandémie. On ne pouvait pas annuler et rester muet pendant trois ans, alors il a fallu mettre en place des processus inédits dans lesquels nous étions novices. L'avantage, quand on a l'habitude de faire avec peu, c'est qu'on s'adapte vite. On a regardé ce qui se faisait ailleurs, au Midem (NDLR : Marché international de l’édition de la musique) par exemple. Mais cela ne va pas sans heurts : comme l'Afrique centrale reste soumise à des problèmes de connexion Internet, impossible d'envisager un live sur le web. Nous avons donc réalisé des captations de tous les groupes à Douala, Kinshasa, N'Djamena ou Lomé. 7 visioconférences ayant pour thème centrale le Digital ont permis à une cinquantaine d’intervenants de tous les coins du monde de partager leurs visions sur le sujet. Les 16 showcases et les 7 visionconférences sont consultables en ligne, sur la page Facebook officielle de l’Escale Bantoo.

Vous avez orienté la thématique des conférences autour du numérique. Cela vous paraissait primordial ?

Les musiciens africains se servent essentiellement du digital comme d'un outil de promotion. Avant cette crise, je m'intéressais moi-même assez peu aux enjeux du numérique. Cette immersion fortuite m'a permis d'en apprendre plus, notamment sur la question des droits d'auteur. Il faut vraiment qu'on discute de la place qu'a pris le digital dans le domaine du spectacle vivant. Parce que si le numérique offre plus de visibilité, il ne règle pas tous les problèmes des artistes africains, notamment en matière de mobilité.

Après cette crise, à quels défis font face les organisateurs d'événements comme vous et les artistes ?

Beaucoup de gens s'alarment des conséquences de la crise sur les conditions de vie des artistes africains, mais je ne suis pas persuadé que l'impact est si fort que cela. Quelques musiciens qui se produisent dans les festivals internationaux vont en souffrir immédiatement, c'est certain, mais la plupart de nos artistes locaux ne vivent pas de ces ressources. À moyen terme, par contre, la crise économique va impacter les entreprises, les sponsors qui les accompagnent et c'est peut-être de cela qu'il faut s'inquiéter. Pour en sortir, je crois que la solution réside dans notre capacité à nous serrer les coudes. C'est grâce à la solidarité que nous avons pu faire cette édition de l'Escale Bantoo. Il faut aussi que nous puissions faire, ensemble, des propositions à nos gouvernements. La crise doit nous obliger à nous fédérer, sans cela rien ne bougera.

L'Institut français et le projet

Soutenu par l'Institut français, le Salon de l’Escale Bantoo s'est déroulé du 27 au 30 octobre 2020 à Douala. 

L'institut français, LAB