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Valérie Senghor

L’émergence des technologies dans la sphère culturelle a contribué à rapprocher, dans une certaine mesure, la culture des citoyens.

Valérie Senghor, directrice générale adjointe, en charge de l’innovation, du développement et des grands projets du Centre des monuments nationaux (CMN), nous livre un panorama de la médiation numérique dans la culture en France, plus spécifiquement dans le secteur muséal et patrimonial.

Mis à jour le 08/08/2019

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Valérie Senghor
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Dans quelle mesure le secteur de la culture en France est-il imprégné par le numérique ? L’exception culturelle française, au sens où la création culturelle est favorisée par des dispositifs nationaux, s’applique-t-elle au secteur de la médiation numérique et de l’innovation culturelle, et si oui, en quel sens ?

 

Des transformations structurelles sont à l’œuvre depuis plusieurs années et témoignent du fait que le secteur culturel a été profondément impacté par l’émergence du numérique. Celui-ci a favorisé le rapprochement de la sphère culturelle avec les champs économiques, de la recherche et de l’entrepreneuriat, il a également impulsé une logique d’expérimentation et d’innovation au sein des organisations, les ouvrant à des collaborations et partenariats avec de nouveaux types d’acteurs.

L’exception culturelle s’applique dès lors que l’on parle de création d’œuvre, de création de contenu, de dispositif, d’exposition, quel que soit le support ou le mode de diffusion : in situ, en ligne, sonore, ou sur les réseaux sociaux. On observe la constitution d’une véritable filière française dans ces domaines avec des acteurs de qualité, privés et publics, les institutions jouant un rôle fondamental dans le montage des projets innovants en étant tour à tour initiateurs, commanditaires, producteurs ou coproducteurs. À ce titre ces productions peuvent bénéficier de procédure allégée en cas de consultation publique et bénéficier plus facilement d’aides de l’Etat.

Le numérique a impulsé une logique d’expérimentation et d’innovation au sein des organisations.

Quelles sont les opportunités apportées par les nouvelles technologies à la culture ? Quelles peuvent être les difficultés éventuelles à implanter ces technologies au sein de lieux culturels bâtiments patrimoniaux, lieux touristiques, musées... ?

 

L’émergence des technologies dans la sphère culturelle a contribué à rapprocher, dans une certaine mesure, la culture des citoyens. Elle permet d’aller vers des formes plus participatives qui incluent davantage le visiteur en le plaçant face à des œuvres numériques et des dispositifs de médiation immersifs ou interactifs comme la réalité virtuelle ou augmentée

Des contraintes me semblent apparaître en amont et en aval des projets, En amont, elles tiennent à la complexité des choix technologiques compte tenu de la problématique de l’obsolescence rapide ou du manque de visibilité sur l’évolutivité des techniques par rapport à la transformation des usages. En aval, elles sont liées aux spécificités d’exploitations des sites qui ne sont a priori pas conçus pour accueillir des dispositifs à la maintenance souvent complexe sans équipe spécialisée.

 

 

Quelles sont les implications en termes de transformation interne des métiers et pratiques au sein des établissements ?

 

Elles portent sur des problématiques multiples et concrètes dans la gestion des monuments. Prenons par exemple la politique d’accessibilité des monuments : nous avons testé au CMN l’usage de robots pilotables à distance pour organiser des visites pour des publics qui sont dans l’impossibilité d’accéder au site, par exemple du fait d’un handicap ou d’un éloignement géographique.

Le travail de valorisation patrimoniale est aussi impacté par la facilité désormais offerte aux architectes de faire réaliser des modèles 3D de monuments afin de réaliser des diagnostics fins de l’état des sites et ainsi mieux préparer une campagne de travaux.

Les technologies de réalité multiples renouvellent l’expérience traditionnelle en apportant une dimension pédagogique et parfois ludique.

Qu’en est-il de la relation au public ? Les usagers-visiteurs doivent-ils s’adapter ou bien, inversement, est-ce plutôt le secteur culturel, muséal et patrimonial, qui fait ainsi l’effort de s’adapter aux nouveaux usages ? Parler « d’effort » d’adaptation est-il juste ?

 

La relation au public se trouve transformée par le numérique et les modes de communication digitales. Les expériences virtuelles en ligne par exemple permettent de préparer la rencontre physique avec le monument mais aussi de la prolonger. Les technologies de réalité multiples renouvellent l’expérience traditionnelle en apportant une dimension pédagogique et parfois ludique.

Certaines formes de médiation peuvent dérouter des catégories de publics qui sont plus habitués à une approche traditionnelle mais on observe que les personnes âgées en particulier utilisent avec beaucoup de facilité, de plaisir et d’intérêt des dispositifs de réalité augmentée. Dès lors que ces outils de médiation numérique sont conçus et développés dans un rapport harmonieux aux lieux et en résonance avec leurs spécificités, alors il me semble que la notion d’effort à faire n’a plus lieu d’être, car ils s’intègrent de manière respectueuse dans les monuments tout en enrichissant la connaissance et/ou l’expérience des visiteurs.

 

 

L’accès à la culture est-il favorisé par le numérique ? Comment mesurer son impact ?

 

Le numérique est un des éléments qui contribuent à l’accès à la culture mais il s’inscrit dans une stratégie d’ensemble qui passe par une réflexion sur un grand nombre de paramètres, comme l’accessibilité physique d’un lieu, ses horaires d’ouverture, ses services annexes, sa programmation…

La mesure de l’impact est un enjeu majeur. Le CMN est impliqué dans le projet de recherche Data&Musée dont l’objectif est de permettre aux institutions culturelles d’être des terrains d’expérimentation et de réflexion pour la collecte et l’analyse de données. Les dispositifs numériques en génèrent de nombreuses mais l’interprétation et l’analyse de ces données ne sont pas toujours aisées. Il me semble important d’appréhender avec modestie ce sujet de l’impact, de le considérer, d’un point de vue tant quantitatif que qualitatif et en prenant en compte le temps long car la question de l’élargissement des publics accédant à la culture relève d’un mouvement sociétal de fond complexe.

 

 

Pourriez-vous nous citer quelques exemples d’expérimentations particulièrement innovantes menées dans le secteur de la médiation numérique ?

 

L’HistoPad est un dispositif de réalité augmentée utilisé à la Conciergerie, monument géré par le CMN. Présenté lors du Focus médiation numérique, il permet de reconstituer des parties disparues du lieu, et notamment la cellule dans laquelle Marie-Antoinette a été enfermée.

J’ai été séduite par la qualité de la production de Lucid realities, l’obsession des nymphéas, autour de l’œuvre de Monet, présentée au musée de l’Orangerie. Au-delà de la dimension de médiation avec l’œuvre, il s’agit véritablement d’un travail d’auteur marqué par une grande délicatesse du regard porté sur la matière picturale.

L’exposition Cités Millénaires à l’Institut du Monde Arabe a reçu un franc succès en termes de fréquentation et sur le plan médiatique. Elle marque, je crois, un tournant dans le champ muséographique et témoigne d’un intérêt des visiteurs pour ce nouveau type d’exposition qui offre une expérience puissamment émotionnelle.  

 

Pourquoi un incubateur du patrimoine ? Après un an, quel bilan ?

 

L’incubateur du patrimoine offre aux start-up l’opportunité pendant un an d’expérimenter dans un ou plusieurs monuments, en conditions réelles, avec l’appui de l’équipe qui gère le site et en interaction avec les visiteurs. L’enjeu est double, d’une part pour les start-up de pouvoir valider une innovation avant sa mise en marché et pour le réseau de monuments du CMN de tester des solutions in situ en réponse à des problématiques spécifiques de médiation, d’accessibilité ou de valorisation patrimoniale… Par exemple, la start-up Sherlock a créé des contenus transmédia pour valoriser un monument fermé en période de travaux.

La communauté autour de l’Incubateur du patrimoine  s’agrandit et son offre de services s’est étoffée cette année avec l’octroi d’une bourse pour couvrir une partie des coûts de l’expérimentation des start-up. Les monuments se sont également approprié le sujet et sont de plus en plus nombreux à désirer accueillir les start-up dans leurs murs !

 

Vous avez participé au Focus médiation numérique qui vise à favoriser l’export des expertises françaises à l’international organisé par l’Institut français, qu’avez-vous retiré de cette expérience ?

Ce Focus m’est apparu comme une excellente démarche pour commencer à constituer un réseau international de professionnels qui partagent les mêmes problématiques dans des environnements différents. Le fait d’avoir pu présenter aux membres de la délégation des start-up de l’incubateur du CMN, et d’avoir pu les inviter à tester in situ des dispositifs de médiation dans un monument du réseau, en l’occurrence La Conciergerie, a permis de présenter de manière concrète la politique de médiation numérique de l’établissement.

L'Institut français et le projet

Valérie Senghor a participé en juin 2019 au Focus médiation numérique organisé par l’Institut français qui vise à favoriser l’export des expertises françaises à l’international. En savoir + sur le Focus médiation numérique.

L'institut français, LAB