de rencontres
Rencontre
Langue française

Yuan Xiaoyi

Traduire un roman : une volonté de comprendre l’autre

Depuis une vingtaine d'années, Yuan Xiaoyi traduit des œuvres françaises dans sa langue maternelle, le chinois. Son travail sur le roman de Leïla Slimani, Chanson douce (prix Goncourt 2016), a obtenu le prix Fu Lei 2018 de la meilleure traduction littéraire.

Mis à jour le 10/05/2019

5 min

Image
Yuan Xiaoyi, traductrice de Chanson douce, de Leïla Slimani
Légende
Yuan Xiaoyi, traductrice de Chanson douce, de Leïla Slimani
Crédits
© DR

De J.M.G. Le Clézio à Milan Kundera, en passant par Marie NDiaye, la traductrice chinoise Yuan Xiaoyi a parcouru tout un pan de la littérature française du XXe siècle. Professeure spécialisée dans la langue de Molière à l'Université normale de Chine de l'Est (ECNU, Shanghaï), elle a commencé par l'écriture de nouvelles avant de se consacrer pleinement à la traduction et à la théorie sur cet exercice littéraire si particulier. Elle détaille pour nous ce travail de recréation complexe et stimulant, et les spécificités du passage du français au chinois.

 

Comment êtes-vous devenue traductrice de romans ?

C'est quelque chose qui s'est fait naturellement. J'ai étudié le français au collège, puis je me suis spécialisée dans la littérature et la langue de ce pays. En Chine, la plupart des traducteurs sont d'abord des théoriciens de la langue des pays concernés. Des éditeurs m'ont donc contactée pour réaliser des traductions de romans français. De fil en aiguille, cette activité est devenue centrale pour moi.

 

Pourquoi avoir choisi le français plutôt qu'une autre langue ?

Il ne s'agit ni d'un hasard, ni d'un choix conscient. J’ai fait mes études secondaires à l’école des langues étrangères de Nanjing. À l’époque où j’y suis entrée, les enfants apprenaient une langue en fonction de leurs capacités. Le français, une langue considérée comme difficile, était réservé aux meilleurs élèves. J'ai eu la chance d'avoir de bons résultats et j'ai poursuivi mon cursus dans ce sens. Néanmoins, je n'ai jamais ressenti le désir d'apprendre une autre langue. Pour moi, la connaissance d'une langue ouvre les portes d'un monde nouveau et extrêmement vaste. Si j'apprenais le japonais, par exemple, sans doute aurais-je accès à une dimension inconnue. Les différences entre le chinois et le français restent une source de stimulation qui me comble pleinement.

La connaissance d'une autre langue ouvre les portes d'un monde nouveau

Vous traduisez J.M.G. Le Clézio, Milan Kundera et maintenant Leïla Slimani. Qu'est-ce qui différencie le travail avec chaque auteur ?

La différence réside dans la langue propre à chaque écrivain. La traduction de Chanson douce, par exemple, s’est avérée plus simple que celle de Trois femmes puissantes de Marie NDiaye. Cela tient à l'utilisation que chacune fait de la langue française. Leïla Slimani a un rythme intense, des phrases directes, tandis que Marie Ndiaye propose une structure plus complexe, avec des procédés stylistiques peu connus des lecteurs chinois. Nous ne pouvons pas non plus bousculer la structure du roman, sous peine de dénaturer le message de l'auteur. Ainsi, chaque traduction constitue une quête d'équilibre entre ces différents éléments.

 

Comment envisagez-vous votre rôle de traductrice ?

Il ne faut jamais perdre de vue qu'une traduction s'inscrit d'abord dans la volonté de comprendre l'autre à travers cette différence essentielle qu'est la langue. Je crois aussi à une dimension éthique qui consiste à rester fidèle à l'auteur de l’œuvre originale. Avant d'être traducteurs, nous sommes lecteurs du texte et cela suscite un désir de respecter le matériau qui nous est offert. J'essaie toujours, dans mon travail, de trouver le ton juste, la bonne image pour restituer par l'écriture ce que j'ai éprouvé dans l'approche du texte.

Collaborez-vous avec les auteurs au moment de la traduction ?

De manière générale, je fais confiance à ma lecture du texte. Je ne côtoie donc pas les auteurs pendant que je traduis leur texte, afin de rester concentrée sur l'œuvre. Cela n'empêche pas, évidemment, de revenir vers eux lorsqu'il faut vérifier le sens d'une tournure, mais ces échanges restent limités au strict minimum. Une fois le texte publié, par contre, il m'arrive souvent de les retrouver pour présenter le livre au public. Ils sont souvent intéressés par notre vision et notamment par la note de traduction qui accompagne l'ouvrage. Leïla Slimani, par exemple, a totalement adhéré à ce que je proposais et c'est quelque chose de fondamental dans le rapport de confiance qui s’est instauré entre nous.

 

Diriez-vous qu’une traduction est-elle une œuvre à part entière, indépendante du texte originel ?

La question est complexe. Ce que je peux dire, c'est qu'en Chine, la traduction littéraire est un genre à part entière. En traduisant un auteur, j'ai le sentiment de faire œuvre d'écrivain parce que le texte que je produis reste un texte chinois, avec ses qualités et ses défauts. Au-delà des enjeux de respect et de fidélité, il faut aussi que le texte soit lisible, stimulant pour celui qui l'accueille. Au fond, à travers le roman d'un autre, je tente modestement d'apporter quelque chose de nouveau à la littérature chinoise.

Avant d'être traducteurs, nous sommes lecteurs du texte

Quelle est la traduction dont vous êtes la plus fière ?

En termes de reconnaissance, la traduction de La Vie est ailleurs de Milan Kundera reste la plus satisfaisante : elle a rencontré un large public, ce qui demeure essentiel lorsqu'on publie un livre. De l'autre côté du spectre, Trois femmes puissantes s'est très peu vendu en Chine, mais la complexité du travail qu'il m'a fallu accomplir et le respect que j'ai pour le texte de Marie NDiaye en font une de mes traductions favorites.

 

Enfin, quelle œuvre française rêveriez-vous de traduire en chinois ?

C'est curieux car je viens d'accomplir ce rêve avec Exercices de style de Raymond Queneau. La traduction est terminée. Elle m'a pris près de trois ans, une éternité pour ce qui me concerne. Les traducteurs travaillent la plupart du temps sur commande, mais, cette fois, j'avais décidé de proposer moi-même ce texte à l'éditeur qui l'a accepté. Il faut croire que j'aime la difficulté : la syntaxe, les jeux de mots... Tout, dans cette œuvre, semblait une montagne et a rendu le travail pénible. Mais c'est aussi pour ce genre de défi que je continue à traduire.

Titre

Le Prix Fu Lei

Visuel
Image
Prix Fu Lei 2018
© DR
Texte
Créé en 2009 à l'initiative de l'Ambassade de France en Chine avec des intellectuels chinois francophones représentés par le professeur Dong Qiang, le Prix Fu Lei a pour objectif de promouvoir l’importance de la traduction littéraire et la diffusion de la littérature en langue française en Chine. Ce Prix doit son nom au grand traducteur chinois Fu Lei (1908-1966), qui a rendu accessibles aux lecteurs chinois les œuvres de Balzac, Voltaire ou Romain Rolland. Chaque année, le Prix Fu Lei récompense les deux meilleures traductions du français vers le mandarin publiées en Chine, dans les catégories « Littérature » et « Essai ». Depuis 2013 s'ajoute également un Prix « Jeune pousse », créé pour encourager la nouvelle génération de traducteurs.
2018 Fu Lei Award
Prix Fu Lei 2018
L'Institut français et le projet

Le Prix Fu Lei, qui a été décerné à Yuan Xiaoyi, est soutenu par l’Institut français. 

 

Par ses programmes d'appui à la traduction, l'Institut français participe à la diffusion de la littérature de langue française dans le monde entier.

L'institut français, LAB