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Yves Ubelmann

Utiliser de nouveaux media pour raconter des histoires autrement

Fondée en 2013 par Yves Ubelmann, la société Iconem met les nouvelles technologies au service du patrimoine menacé. Parmi ses missions : la conservation numérique des sites et la transmission de la diversité culturelle aux générations futures. 

Mis à jour le 06/07/2020

2 min

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Yves Ubelmann
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© Université de Lugano (USI, Universita della Svizzera italiana)

Architecte de formation, diplômé de l’École de Versailles, vous êtes aujourd’hui à la tête de la société Iconem que vous avez fondée en 2013 et qui met les nouvelles technologies au service du patrimoine. Quel a été votre cheminement ?

Pendant mes études d’architecture, j’ai travaillé sur des sites archéologiques en Syrie, en Afghanistan, en Iran, étudié leurs structures, tracé leurs plans. J’ai pris conscience de la disparition rapide de ce patrimoine, à cause des guerres, des pillages, du développement urbain et de la croissance démographique. Face à cette urgence, nous avions besoin de technologies adaptées pour doubler numériquement les sites en train de disparaître, garder leur mémoire et sensibiliser à la question. J’ai alors contacté Jean Ponce qui, dans le cadre de ses recherches à l’École normale supérieure, avait réussi à mettre au point des algorithmes pour créer des images 3D à partir de photos. C’est véritablement le mariage de cette photogrammétrie et du drone qui a permis d’obtenir des résultats faisant sens pour la préservation de la mémoire des cultures humaines – ce qui constitue notre ADN chez Iconem.

 

Comment s’effectue votre travail sur les sites, puis dans vos bureaux parisiens ?

Sur site, nous prenons des centaines de milliers d’images à chaque fois. En général, nous ne restons que quelques jours voire quelques heures car nous travaillons sur des sites situés en zones de conflits. Nous traitons ces images à Paris et modélisons les lieux en trois dimensions. Les serveurs alignent dans l’espace chacune des images prises sur site et forment un nuage de points en pixels qui permet la reconstitution 3D. Les vidéomappings de l’exposition « Cités millénaires » qui a été présentée à l’Institut du monde arabe en 2018-2019 sont ainsi constituées de ces milliards de points !

 

Ces technologies sont-elles répandues ?

Lorsqu’on a commencé il y a 10 ans, nous étions les premiers à utiliser ces technologies. Aujourd’hui, elles se développent énormément dans les secteurs de l’industrie, de l’urbanisme et de l’architecture.

 

Les résultats sont très impressionnants. Ces nouvelles technologies seraient-elles vouées à remplacer les techniques plus traditionnelles ?

Avec les techniques de relevé traditionnelles, le processus était très long : en une après-midi, nous faisions à peine 200 points. À présent, on en génère plusieurs millions en quelques minutes. De fait, les nouvelles technologies tendent à remplacer les techniques plus traditionnelles. Je reste toutefois persuadé qu’elles ne remplaceront pas tout, surtout dans le domaine de l’archéologie. Le numérique reste un outil technique pour penser la complexité d’un site mais il n’a pas vocation à réduire notre contact avec le réel.

Si nous arrivons vraiment à aider les professionnels locaux, alors nous serons allés au bout de notre mission.

Quelle place accordez-vous à la médiation et à la sensibilisation des publics ?

La sensibilisation est essentielle : le grand public et les décideurs doivent prendre conscience que le patrimoine est menacé. Pour reprendre l’exemple de « Cités millénaires », nous avons proposé pour cette exposition des images très belles mais qui, en même temps, montraient une réalité très crue, dans le but, justement, de frapper le visiteur. Au-delà de la sensibilisation, notre travail vise aussi la restauration des sites, grâce à toute la documentation que nous pouvons produire, ou la lutte contre le trafic d’œuvres d’art : la collaboration avec les archéologues permet de connaître la nature des objets qui ont été prélevés et d’alerter Interpol sur leur circulation.

 

Le développement de la VR, y compris sous la forme de serious games, vous paraît-il prometteur ?

Ce qui nous intéresse avec la matière 3D que nous créons, c’est d’utiliser de nouveaux media pour raconter des histoires autrement, que ce soit de la VR, du vidéomapping ou du jeu vidéo. Nous travaillons avec des artistes plasticiens ou des storytellers pour raconter des histoires interactives et guider le visiteur sur un site. Avec Ubisoft et l’Institut du monde arabe, nous avons créé une expérience VR au cœur de Mossoul et d’Alep dans le cadre de l’exposition « Cités millénaires ». Nous avons aussi réalisé Monument VR, qui est en sélection cette année au festival PiXii. La VR nous permet de remettre les sites à échelle 1. Le spécialiste peut ainsi voir plus de choses et s’approcher des éléments de façon plus intuitive que sur un ordinateur. C’est un outil intéressant pour l’éducation et la science, en plus des musées et des institutions culturelles.

 

Vous développez à l’heure actuelle une plateforme collaborative. Quel est son objectif ?

Nous souhaitons élargir l’accès à nos modèles 3D et également rapprocher scientifiques et grand public. La plateforme est en cours de développement. Nous allons ajouter des couches narratives, suggérer un parcours de visite et ajouter des outils de mesure pour que les archéologues puissent faire les relevés qui leur sont utiles.

 

Quels sont vos projets en France et à l’international ?

Nous réalisons des formations à distance avec le Yémen, la Lybie et le Cambodge pour former des archéologues à nos techniques de prise de vue et leur permettre de scanner eux-mêmes les sites. Cela permet de faire monter en compétence les professionnels des pays avec lesquels on travaille, réaliser de grands programmes de numérisation et garder un ancrage local fort – ce qui est la clé de notre travail. Si nous arrivons vraiment à aider les professionnels locaux, alors nous serons allés au bout de notre mission. Avec Afalula, l’Agence française de développement du site d'Al Ula en Arabie saoudite, nous avons réalisé un film, Hegra, a loop in time, en recréant un environnement en 3D du passé nabatéen du site antique d’Hegra de façon photoréaliste. Grâce aux données archéologiques, nous avons pu reconstruire avec précision les détails des maisons, des personnages, de leurs costumes, des animaux. Le film sera diffusé dans le cadre d’expositions diverses et également au sein musée d’Hegra, envisagé à l’horizon 2023-2024. En France, nous lançons au sein d’Iconem un département dédié à la vidéo pour pouvoir produire des images destinées aux expositions numériques et créer des évènements grand public entre expérience scénographique et immersion. Le champ de créativité est énorme et nous allons en explorer toutes les possibilités.

L'Institut français et le projet

Iconem est référencée dans le Catalogue Digital Mediation and Cultural Innovation bientôt proposé par l'Institut français.

 

Disponible en anglais, ce catalogue rassemble des structures françaises actives dans le secteur de l’innovation culturelle et de la médiation numérique, afin de favoriser la commercialisation de leurs savoir-faire et expertises à l’international.

 

Il s’adresse aux partenaires et aux interlocuteurs du réseau culturel français à l’étranger : musées, sites patrimoniaux, centres culturels, décideurs publics et privés du secteur culturel et touristique, et vise à promouvoir auprès d’eux l’expertise française dans le domaine de l’ingénierie et de la médiation numérique.

L'institut français, LAB